Pourquoi faut-il lutter contre les mariages arrangés qui structurent des sociétés traditionnelles depuis des millénaires ?

Il faut distinguer les mariages arrangés qui ont existé partout et où les partenaires trouvent parfois leur compte et les unions forcées et subies. Pourquoi lutter contre ces dernières ? Parce que ces mariages veulent contrôler le corps et la vie des femmes. Au XXIe siècle, c’est inacceptable. Depuis 2007, une loi belge condamne les mariages dont le consentement a été donné sous la menace ou dans la violence. Une loi, c’est bien, mais il faut surtout lutter sur le terrain contre ce phénomène qui toucherait une personne sur vingt. Notre démocratie a le devoir de répondre aux appels au secours de victimes qui demandent d’être soustraites à des traditions qui les enferment et les empêchent de s’épanouir.

La Belgique est-elle assez armée pour lutter contre cette pratique ?

Non. De tout temps, l’associatif s’est structuré pour pallier les manques du politique. L’expertise existe en matière de sensibilisation et de prévention, mais rien n’est fait en termes d’hébergement ou de prise en charge dans l’urgence. L’association Insoumise et dévoilée s’est créée pour réagir à une situation de violence donnée. Le problème c’est qu’en Belgique, on est toujours au stade de la réflexion, sans réponse structurée ou coordonnée. Voilà pourquoi j’ai déposé en février 2011 une résolution pour créer des structures d’accueil spécifiques pour les jeunes victimes des mariages forcés qui doivent être protégées contre leur famille et souvent continuer une scolarité. Toutes les violences conjugales ne devant pas être mélangées, je demande aussi la création d’un numéro d’appel téléphonique vert spécifique. Enfin, la sensibilisation passe à côté de sa cible en se cantonnant aux femmes parce qu’elle oublie les pères, frères et oncles.

Le Conseil de l’Europe demande aux Etats membres de prendre exemple sur la Grande-Bretagne et sa cellule Forced Marriage Unit. Vous suivez ?

La Belgique est à la traîne face aux pays voisins. La cellule Forced Marriage Unit travaille avec les Affaires étrangères et assure une protection spécifique : rapatriement et changement d’identité. Mais je crois qu’avant de mettre en place des mesures de sécurité par rapport aux pays d’origine, il faut d’abord pouvoir accueillir ces jeunes filles. Inspirons-nous de la France et de ses réseaux de familles d’accueil. En Belgique, il n’y a rien de spécifique. Et la médiation n’est pas la panacée. Un exemple : comme souvent près des vacances, une jeune fille se rend à la police faire part de ses craintes d’un mariage forcé dans son pays d’origine. Mais on envoie cette mineure vers le Service d’aide à la jeunesse (SAJ). Classique : le SAJ met en place une médiation avec la famille et la jeune fille doit y repartir malgré sa détresse. Non, il faut d’abord mettre la victime en sécurité et puis contacter la famille.

Comment votre action est-elle vécue dans les communautés traditionnelles en Belgique ?

Les mariages forcés sont un grand tabou. Les mises en garde me viennent de tous les côtés : “Attention : pas de discrimination ! Ne stigmatisez pas. Pas de généralisation. N’attaquez pas l’islam !” Il n’est donc pas évident d’en parler même pour moi qui appartient aussi à la communauté culturelle musulmane. Il existe une sorte de chasse gardée dès qu’on évoque un phénomène qui touche surtout des femmes de culture musulmane. Mais il est pourtant présent, y compris dans les nouvelles immigrations d’Afrique, de Somalie ou de Guinée. La prolifération d’un islam “de cave”, soit peu instruit, m’inquiète. Parce que derrière ces mariages forcés, il y a aussi le refus de la mixité.