Une chronique d'Éric de Beukelaer.

Au cœur des corps danse un volcan. Telluriques, ses secousses agitent nos rêves, nos pensées et nos actes. De l’enfance au tombeau, pacifiés ou en irruption, dans le regard, le sourire et le geste, nous sommes sexualisés. D’aucuns étalent sans pudeur cette puissance animale. Une part de son mystère n’en demeure pas moins voilée. Tantôt limpide et joyeuse comme un matin de printemps. Tantôt paradoxale et tortueuse comme un soir de brume. Quel que soit le chemin de vie - continence du consacré, fidélité du couple, libertinage assumé, provocation du révolté… - nul n’en fait l’impasse. Et chacun en découvre les impasses…

Impasse puritaine…

Il nous angoisse, ce fauve tapi en notre bas-ventre. D’où la tentation de le dompter une bonne fois pour toutes. Qu’il obéisse et devienne agneau. Dangereuse illusion. On le croit anesthésié à coups de raideur. Lui nous observe, derrière des paupières mi-closes… Pour mieux nous surprendre. Alors, l’ange se mue en bête. Alors, la prédation d’enfants au détour d’une sacristie. Alors, ces pères-la-pudeur accros à la plus glauque pornographie. Alors, ces mâles pourfendeurs de mœurs lascives, se muant en travestis lors de soirées coquines. Hypocrisie…

Impasse libertine…

Mai 1968 rêva de nous sauver du puritanisme par la libération sexuelle. Ceci permit un accueil plus humain de la sexualité en ces méandres. Et ce, jusque dans les églises. Qui de nous ne rencontre des personnes divorcées-remariées, homosexuelles ou à la sexualité buissonnière, habitées d’une vie spirituelle bien supérieure à la moyenne ? Cependant, la souriante façade "peace and love" se lézarde avec #MeToo. Sexe libéré n’est pas synonyme de sexe pacifié. Où commence "le consentement", où fait-il naufrage ? Le récent livre de Vanessa Springora fait réagir. Pourquoi maintenant ? J’avais 12 ans en 1975, quand je vis celui qu’elle accuse présenter son livre Les moins de seize ans dans une prestigieuse émission littéraire. Je ne comprenais pas comment on le laissait parler ainsi à la TV. Et depuis La Familia grande, parmi ceux qui aujourd’hui se détournent de l’illustre beau-père, combien savaient et se taisaient avec complaisance ? Tartuffe au pays des bobos… Osons nous l’avouer : le triomphe de l’individualisme se monnaie en déni d’autrui. Le divorce est devenu banal, mais peu analysent son coût social pour les enfants du couple. Déni. La prévention du sida est nécessaire, mais un silence gêné enrobe l’éducation à une sexualité qui engage. Déni. L’avortement est présenté comme un droit, mais gare à celui qui oserait encore murmurer qu’il concerne une vie à naître. Déni.

"Aime et fais ce que tu veux" ?

Les impasses puritaines et libertines sont sœurs jumelles. Toutes deux se fondent sur un mépris du corps et une négation de notre nature relationnelle. Elles mènent donc à un "enfer-mement", par oubli que la sexualité est langage. Le babillement du nouveau-né peut se transformer en éloquence du poète. À son instar, la pulsion sexuelle est appelée à s’éduquer en projet de vie. Avec ses échecs et ses chutes, mais dans une relation humanisante à soi, aux autres et au Mystère fondateur de tout amour, quel que soit le nom qui lui est donné. Dans son commentaire à la première épître de saint Jean, saint Augustin enseigna : "aime et fais ce que tu veux" et non "fais ce que tu veux et tu aimeras". Le langage de l’amour est un rude chemin de libération de nos égoïsmes. Célibataire, marié, consacré, séparé… quel que soit notre parcours de vie, osons démasquer les impasses de notre sexualité, pour voyager sur cette route, où éros (l’amour comme désir) et agapè (l’amour comme don) s’embrassent. "Plus ces deux formes d’amour, même dans des dimensions différentes, trouvent leur juste unité dans l’unique réalité de l’amour, plus se réalise la véritable nature de l’amour en général." (Benoît XVI, Deus caritas est, n°7)