Le constat est cruel: au moment où le libéralisme dogmatique étale ses vices de forme, le PS est un géant aux pieds d'argile. Osera-t-il à nouveau être rebelle ? Tel est l'enjeu de la réflexion doctrinale de ce 21 avril. Une lettre ouverte de Claude Demelenne, journaliste-essayiste, à Paul Magnette.

Ce 21 avril, les socialistes actualisent leur message. Un congrès idéologique lance l’opération. Il y a urgence. Le PS est un géant aux pieds d’argile. Journaliste indépendant, je ne mets pas mon drapeau en poche. J’assume ma proximité critique avec le PS. Il m’arrive pourtant de douter. Sur la défensive, la gauche gestionnaire est-elle encore capable de promouvoir le progrès social ?

Dans un de vos récents ouvrages, Monsieur le Président, vous évoquez "le bel avenir du socialisme". Je suis beaucoup moins optimiste que vous. La social-démocratie européenne ressemble à un champ de ruines. Entre gauche molle (Prodi, Zapatero, hier, Hollande, Bersani, aujourd’hui) et gauche du fric (Blair, Schröder, DSK ) elle a failli à sa triple mission historique : réduire les inégalités, juguler la pauvreté, construire une Europe sociale. La gauche a raté le rendez-vous de la mondialisation. Sa base en paie le prix fort. Désabusée, une partie de l’électorat populaire barbote dans les eaux troubles du "populisme".

Votre parti échappe à toute sanction électorale, grâce à sa potion magique : le socialisme de proximité. Vous dirigez la formation de gauche qui, sur le vieux continent, a le mieux - le moins mal - défendu l’Etat Providence (sécu, soins de santé, index ). Parti protecteur, le PS est aux petits oignons avec ses électeurs, surtout les plus fragilisés. Il les reçoit dans ses permanences sociales. Il défend les conquêtes ouvrières qui leur assurent une vie décente. Il reste un rempart contre les horreurs du capitalisme financier.

Pas de quoi pavoiser, pourtant. Le rempart socialiste est lézardé. Le PS est un géant aux pieds d’argile. Pour au moins trois raisons.

D’abord, l’usure du pouvoir. A force de siéger au gouvernement - depuis 1988 ! - le nez dans le guidon, les socialistes s’empêtrent dans le court-termisme. Comme ses partis-frères en Europe, le PS est en train de perdre la bataille des idées. La plus "idéologique" des responsables socialistes, Laurette Onkelinx, est ministre depuis plus de vingt ans. Difficile, lorsqu’on est ministre "à vie", d’éviter un pragmatisme auto satisfait ("Sans nous, ce serait pire "). Ensuite, l’isolement politique. Au gouvernement fédéral, le PS est le seul parti de gauche, encerclé par trois partis de droite (MR, Open VLD, CD&V) et deux partis centristes (CDH et SP.A). Une situation inconfortable, qui vous contraint à faire le grand écart entre des slogans rouge vif et une pratique d’un rose fort délavé.

Enfin, le PS n’a plus le monopole de la gauche. Il est concurrencé par le Parti du Travail de Belgique (PTB). La combativité et les propositions de ce parti séduisent une partie des électeurs socialistes. "Il n’y a pas d’espace électoral viable" pour un parti à la gauche du PS, telle est votre conviction. Vous vous trompez. Le jour où votre parti avalera la couleuvre de trop, le PTB pourrait s’implanter durablement dans le paysage politique francophone.

Votre congrès idéologique du 21 avril ratera sa cible s’il n’ouvre pas le débat, sans tabou, sur quelques questions essentielles.

1. La social-démocratie en voie de disparition ? Le constat est cruel : au moment où le libéralisme dogmatique étale ses vices de forme, la voix des sociaux-démocrates n’a jamais été aussi peu audible. Même quand elle gagne les élections et gouverne seule, la gauche applique peu ou prou le programme de ses adversaires (les privatisations sous Jospin, la libéralisation du marché du travail sous Schröder, l’Europe austère sous Hollande). La social-démocratie est une redoutable machine à perdre : son identité, ses valeurs et, au final, ses électeurs.

Comment sauver une social-démocratie dont les leaders se comportent, selon l’expression de l’économiste Bernard Marris, comme "les meilleures ménagères du capitalisme" ? Beau thème de réflexion pour les congressistes socialistes, ce 21 avril.

2. Exit l’Etat providence ? De l’aveu de Frank Vandenbroucke, la Belgique n’est plus vraiment un Etat Providence. Pour l’ancien ministre socialiste flamand, "le mythe subsiste, mais la réalité est plus crue : on assiste à l’érosion naturelle de la performance de notre système social". D’après une récente enquête européenne, la Belgique compte 2,3 millions de citoyens précaires ou en risque de pauvreté. La dégressivité des allocations de chômage, imposée par ses partenaires gouvernementaux au PS, qui n’en voulait pas, assombrit encore le tableau. Dans un contexte de laminage de l’emploi, cette mesure piétine les valeurs socialistes de solidarité. Les revenus de plus de 150 000 chômeurs ont dramatiquement chuté. Jusqu’où le PS peut-il cautionner l’austérité sans détricoter irrémédiablement le "modèle social belge" ? Ce 21 avril, Monsieur le Président, vous ne pourrez éluder la question.

3. Et l’internationalisme, bordel ? Aujourd’hui, la seule Internationale qui marche, c’est celle des banquiers. L’Internationale socialiste est aux abonnés absents. Le Parti des socialistes européens est une coquille vide. Chacun fait sa petite popote dans son coin. Si la gauche veut stopper le bulldozer ultralibéral, elle doit s’unir à l’échelon européen. L’Europe, c’est votre dada, Monsieur le Président. Pourquoi pas une initiative de votre parti pour secouer l’inertie des "camarades" dans les pays voisins ? Et renouer avec la plus belle valeur de la gauche : l’internationalisme.

4. La fin du dogme européen ? La gauche gestionnaire a approuvé tous les mauvais Traités européens : Traité de Maastricht, Traité de Lisbonne et, à présent, le Traité budgétaire. Ce dernier, en imposant la fameuse "règle d’or" - déficit maximum autorisé : moins de 0,5 % - planifie une austérité de longue durée. Sans ironie, le PS qui approuve ce Traité, c’est Paul Magnette qui vote pour Alexander De Croo ! Les parlementaires doivent encore ratifier le texte. Le moment est venu, pour les socialistes, de mettre sur le gril le dogme européen et son carcan ultralibéral.

5. Comment réinventer une gauche offensive ? C’est l’un de vos leitmotivs : "Les socialistes doivent retrouver un discours offensif". Pas seulement un discours, Monsieur le Président. Surtout des actes. Ne pas se contenter de hausser la voix le temps d’un meeting, d’une interview. Aucune des réformes fondamentales qui ont émancipé les travailleurs belges n’a été obtenue "à la douce". Le suffrage universel a été arraché après une demi-douzaine de grèves générales, dont trois à l’appel du Parti Ouvrier Belge (POB). Il en va de même des congés payés et du salaire minimum garanti, pour ne citer que quelques avancées sociales historiques. La gauche n’a jamais gagné en demandant poliment des réformes dans les salons feutrés. Le PS osera-t-il, à nouveau, être rebelle ? Tel est, finalement, Monsieur le Président, l’enjeu de la réflexion doctrinale que vous lancez, ce 21 avril.