Une opinion d'Alain van Gelderen, administrateur, Éditions Renaissance du livre - Éditions Luc Pire.

Comment sauver toute la chaîne locale du livre francophone belge - libraires, éditeurs, auteurs et métiers connexes - sans faire de cadeaux à nos voisins français ? Chacune des 506 bibliothèques de Wallonie et de Bruxelles devrait acheter à son libraire un exemplaire de chacun des ouvrages édités par nos éditeurs du cru.

Comme tant d’autres secteurs, le livre francophone belge subit de plein fouet la crise du Covid-19. À tous les niveaux, les déclarations d’intentions se succèdent pour assister le secteur et c’est tant mieux. Mais qui sont les acteurs de cette chaîne du livre francophone qu’il faut sauver ?

Quatre métiers majeurs s’imbriquent : auteurs, éditeurs, distributeurs-diffuseurs et points de ventes. Chacun de ces maillons étant loin d’être homogène.

Ainsi, par auteur, il est souvent entendu auteur de littérature. C’est aujourd’hui la définition que lui donne la Fédération Wallonie Bruxelles, qui défend la poésie et la littérature de petite diffusion. Nonobstant le charme de cet élitisme suranné, il semble évident que chaque auteur de chaque livre mérite d’être ainsi catalogué, cela, quelle que soit la thématique retenue : humour, culture, patrimoine, littérature, jeunesse, histoire, socio-économique, pragmatique…

Par éditeur, il faut distinguer les grosses maisons d’édition françaises, publiant principalement des auteurs français ou étrangers traduits, et qui occupent aujourd’hui un peu plus de 85 % des linéaires. Peu nombreux sont les auteurs belges ayant pénétré ces cénacles leur garantissant ventes et notoriété. Seconde catégorie, les éditeurs belges indépendants (Renaissance du livre/Luc Pire, La Boîte à Pandore/Jourdan, Edipro, Mijade, Alice…) non subsidiés qui vivent de leur production consistant principalement en la mise en avant du patrimoine local sous toutes ses formes (historique, politique, touristique, culinaire, humoristique, littéraire, journalistique…) occupant 10 à 15 % des linéaires. Enfin, dernière catégorie, les micro-éditeurs qui survivent grâce aux subventions amicales de la Communauté française et qui ne sont pas ou quasi pas distribués.

Le distributeur-diffuseur assure la logistique, le recouvrement et la commercialisation, assurant ainsi par ses choix décisionnels, le succès ou l’échec d’un livre. Ce maillon hautement stratégique est aux mains de grands groupes français. Ainsi Hachette détient Dilibel qui commercialise d’abord et avant tout les livres publiés par le groupe, avant de diffuser quelques éditeurs hors groupe. Interforum (Editis détenant entre autres Robert Laffont, Poche, 10/18, Xo, Le Robert, Grund, Fleuve Noir…) et MDS (Mediaparticipation détenant entre autres Dupuis, Dargaud, Lombard) travaillent de même alors que Madrigall (Flammarion, Gallimard, Casterman…) distribue et diffuse la Belgique au départ de la Sodis, sa plateforme française. Ces quatre majors du livre se partagent aujourd’hui 85 % des linéaires, le solde étant laissé aux quelques rares acteurs belges de petite taille.

Enfin, les points de vente se répartissent par canaux, à parts à peu près égales, entre libraires belges francophones (+/-25% du marché en valeur), chaînes et franchises (groupes flamands ou français +/- 20 %), presse (+/-10%), grandes et moyennes surfaces (+/-20% dont Carrefour pour 80 %) et enfin les e-shops (+/-25% dont Amazon pour 80 %).

Pas de cadeaux aux Français

Sauver la chaîne du livre en Belgique francophone est donc plus complexe qu’il n’y paraît pour que le soutien percole juste. En effet, la méconnaissance ou la mauvaise compréhension du secteur a conduit la politique culturelle des trente années précédant le Covid-19 à un affaiblissement des acteurs locaux par émiettement des forces du fait du saupoudrage des aides et à un financement récurrent des éditeurs français par maintien de la tabelle, création du chèque-livre… qui sont autant de cadeaux à nos voisins français.

Si privilégier le renforcement d’un distributeur local d’envergure est un autre combat, l’objectif sous contrainte actuelle pour réellement sauver la chaîne du livre francophone belge doit viser à combiner un soutien aux libraires indépendants, aux éditeurs locaux et à leurs métiers connexes, ainsi qu’à aider les auteurs locaux.

Outre leur fonction de formation aux métiers du livre, dans le respect d’une grande tradition belge, faut-il rappeler que les éditeurs indépendants sont en effet des maillons qui font vivre les citoyens de la Fédération Wallonie-Bruxelles, soutenant des auteurs locaux, employant localement des dessinateurs, des metteurs au net, des correcteurs, des graphistes, des maquettistes, des traducteurs, des commerciaux, des imprimeurs, des web designers… soit autant de travailleurs productifs insérés dans le tissu économique local et garants d’une certaine tradition du livre.

Loi de 1981 au Québec

La question aujourd’hui est donc la suivante : comment percoler juste pour que toute la chaîne locale en bénéficie sans fuites inopportunes ? La solution québécoise nous semble devoir être analysée, là-bas où l’invasion culturelle n’est pas française mais anglo-saxonne.

Au Québec, la loi de 1981 impose à tous les acheteurs institutionnels, dont les bibliothèques, d’acquérir tous les ouvrages de tous les éditeurs québécois, permettant à ceux-ci d’absorber les coûts fixes d’un livre avec sérénité.

Si chacune des 506 bibliothèques de Wallonie et de Bruxelles avait pour obligation d’acheter, à son libraire habituel, au tarif fixé par la loi du prix unique, ne fût-ce qu’un seul exemplaire de chacun des ouvrages édités par des éditeurs locaux, le point d’équilibre des éditeurs serait alors à moitié atteint pour chaque titre publié.

Et par voie de conséquence, le secteur n’aurait nul besoin d’autres sources de financement, à charge pour chaque éditeur de se battre pour publier des titres attractifs pour le public des lecteurs afin de couvrir l’autre moitié de ses frais fixes, ce qui induit le critère d’attractivité indispensable pour toute production éditoriale. Il importe donc de ne pas limiter ce mécanisme à la seule littérature.

Solution élégante et volontariste

Le coût d’une telle politique culturelle volontariste nous semble peu onéreux au regard des emplois sauvegardés et des compétences maintenues. Entrant dans le champ des exceptions culturelles et donc hors des contraintes européennes de distorsion de concurrence, cette mesure de soutien serait bien évidemment liée à une contrepartie puisqu’un ouvrage serait disponible dans chaque bibliothèque.

La solution québécoise est d’autant plus élégante qu’elle vise juste. Ainsi, les lecteurs belges francophones auraient accès aux auteurs belges francophones, les éditeurs locaux et tous les métiers locaux qui en dépendent seraient soutenus, le distributeur local augmenterait ses volumes, les libraires indépendants, qui sont ceux travaillant avec les bibliothèques, bénéficieraient de ventes garanties à bonne marge et surtout, avec un tel programme, le patrimoine culturel local serait durablement mis à disposition des lecteurs.

Nous invitons donc les décideurs qui négocient actuellement la mécanique de sauvetage du secteur à analyser le modèle québécois et à l’adapter à la complexité de notre système belge, trois réseaux de financement de bibliothèques se superposant, ce qui ne devrait pas constituer un obstacle.

La mise en place d’une telle boucle de rétroaction positive aurait également pour effet de renforcer les éditeurs et par voie de conséquence de les rendre plus attractifs pour les meilleurs auteurs locaux, leur dégageant des moyens pour rayonner au-delà des frontières et faire valoir une image culturelle dynamique de la Wallonie-Bruxelles.

Peut-être que si un éditeur local puissant et rayonnant dans toute la francophonie avait existé, Amélie Nothomb eût été publiée en Belgique… ?

Titre et chapô sont de la rédaction. Titre original : "La solution québécoise au secours de la chaîne du livre belge francophone ?"