Par Madio Fatalini, étudiant en Droit à l’ULiège (madio.fatalini2@gmail.com)

En 1995, le football fut sommé d’adopter la théorie libérale, l’esprit européen et la mondialisation. Le football fut sommé de devenir plus rentable, concurrentiel, sans-frontiériste et élitiste. Le football fut sommé de se mettre au diapason des élites mondialisées et déracinées férues de concurrence. Le célèbre arrêt Bosman, rendu par les juges européens, dynamite le monde du ballon rond et oblige les Etats à se conformer à l’esprit des traités européens ; il faut en finir avec ce funeste tohu-bohu réactionnaire qu’étaient les règles d’alors : divers interdits, contrats de travail enserrés, quotas de joueurs étrangers et indemnités de formation dues aux clubs à la fin des contrats. La sacro-sainte liberté de circulation des travailleurs et l’avènement de la concurrence débridée ont contribué à constituer une élite du football. Les clubs les plus riches raflent les meilleurs joueurs à coup de millions venus des pétrodollars du Qatar. Ils se déconnectent du reste des clubs de leurs championnats nationaux mais aussi de leurs modestes supporters. Par cet arrêt, le juge européen a sciemment achevé les équipes nationales - devenues de vulgaires colifichets pour les élites - pourtant les seules capable de rassembler une Nation. Le début de la fin du football populaire.

Le virage Bosman fera vivre deux mutations majeures au Beautiful Game. Les joueurs doivent être rentables, les supporters deviennent des consommateurs de masse : le football est devenu un tiroir-caisse.

Du joueur à la vache à lait

L’actuel système, la "Ligue des Champions" est une compétition organisée comme suit : les deux à quatre premiers clubs des championnats nationaux obtiennent leur billet pour participer à ce tournoi supplémentaire. Par exemple, les deux premiers clubs du championnat belge ont accès à la compétition. En Italie, ce sont les quatre premiers clubs de Série A qui se rendent dans l’arène européenne. C’est un système - de iure - ouvert puisque les championnats nationaux restent la principale porte d’entrée à cette coupe d’Europe : n’importe quel club peut espérer au terme d’une saison nationale brillante décrocher son "billet LDC". Le RB Leipzig ou l’Atalanta Bergame en sont de formidables exemples.

Au terme de cette compétition, ce ne sont pas moins de deux milliards d’euros qui sont répartis aux clubs participants via de nombreuses primes. En grand vainqueur de la dérégulation mondialisée des années 1990, les cupides dirigeants du monde du ballon rond ne veulent pas s’arrêter en si bon chemin : ils restent ébaubis devant le modèle des ligues américaines qui génère quatre fois plus ! La Super League serait un championnat semi-fermé, de vingt clubs : quinze clubs permanents et cinq clubs qui peuvent se qualifier d’une manière similaire au système existant en ce moment en Ligue des Champions. Les grands d’Europe s’affronteront toutes les semaines : plus de matchs, plus de droits TV, plus d’argent et un atout considérable pour attirer de nouveaux joueurs pour les clubs qui y participent. Le prix à payer sera le désintérêt pour les championnats nationaux, une baisse de niveau dans ceux-ci et un accroissement des inégalités financières. Cette Super League détruit les potentielles épopées formidables qui font vivre ce sport. Plus de David contre Goliath ; uniquement des Goliaths, entre eux.

De plus, l’augmentation du nombre de matchs - deux à trois par semaine, plus de cinquante par saison - rend insoutenable la situation des joueurs qui s’en plaignent déjà, à l’image de Toni Kroos (Real Madrid) : "Nous les joueurs, ne décidons de rien. Nous sommes les pantins de la FIFA et de l'UEFA. Sil y avait un syndicat de joueurs, nous ne jouerions pas la Ligue des Nations ou une Supercoupe d'Espagne en Arabie Saoudite ». La Super League ne fera qu’aggraver ce problème.

Le virage libéral opéré par le football dès 1995 a transformé les joueurs en vaches à lait dont on exige la rentabilité.

Du supporter au consommateur

Jeu préféré des ouvriers sur les terrains à coté des usines et des églises, distraction du dimanche et exutoire de la violence d’une classe populaire asservie, telle est l’origine du football. L’amateur ne vivait sa passion qu’à travers son club favori et des affrontements déchaînés entre villes appelés "Derby". Les "jeunes mâles blancs de la working class" achetaient une vareuse du champion local et tout au plus une écharpe au magasin du stade. Les borborygmes de ce sport populaire du XXème siècle sont rendues inaudibles par le tintamarre du foot-business, cet enfant illégitime du capitalisme débridé et de la mondialisation libérale. Une grande mutation s’opère alors. Le supporter est perçu comme un potentiel consommateur et la mondialisation aidée d’internet nous abreuve sans cesse de football. Nous pouvons désormais regarder des matchs d’ici et là, des résumés, des analyses, des séries dédiées. Les clubs démultiplient leur nombre de vareuses chaque saison. Le supporter regarde d’autres équipes que la sienne, ne vibre plus, se détache émotionnellement et se transforme en un spectateur qui ne demande qu’à être ébloui par le jeu ; le supporter devient l’homo festivus de Philippe Muray (Fayard 2005) qui ne demande qu’à être diverti. Dans la société de l’immédiat, le consommateur ne veut plus attendre les belles affiches des mois d’avril, mai : la Super League répond à cette demande, à ce besoin du "coup d’éclat permanent" (expression de Bruno Colmant, paraphrase de François Mitterand).

La Super League sonne le glas du football populaire

La Super League déchire les oripeaux de l’originelle conception populaire du football qui récompense le plus méritant et non le plus fortuné. Ce football où le petit, le temps d’un match, peut espérer renverser le grand, celui où les joueurs se battent pour une ville, ses supporters, et une Nation. Nous devrons désormais nous y habituer : le football populaire a été remplacé définitivement par le foot-business. Le football a croqué le fruit défendu de la mondialisation libérale et a plongé dès 1995 dans "les eaux glacées du calcul égoïste" de Marx. Le football est mort, vive le football.