Douze des clubs les plus riches d’Europe souhaitent créer une "Superligue", réservée aux équipes les plus riches. Une ligue qui leur permettrait de gagner des rentes financières inégalées. Fin observateur du sport et auteur du livre "Peut-on encore aimer le football", le philosophe Robert Redeker revient sur ce projet. Entretien.

Cette initiative vous surprend-elle ?

Elle est la confirmation des dérives financières du football évoquées depuis longtemps. Mais elle est plus qu’une dénaturation du football, elle est sa destruction.

Pourquoi ?

Car le football, c’est l’ouverture, non une ligue privée entre quelques clubs. Le cauchemar des grandes équipes, c’est de voir une plus petite qu’eux les renverser, tel le Partizan Belgrade qui remporte la Coupe d’Europe - ce qui est arrivé - ou Bastia qui atteint la finale de la Coupe de l’UEFA - comme ce fut le cas également. La glorieuse incertitude du sport, c’est le risque d’affronter des équipes censées être plus faibles, et c’est un risque qui disparaît ici complètement puisqu’on jouera tout le temps entre les mêmes. Or, je le répète, le sport, c’est quand à chaque match le petit a une chance de battre le grand milliardaire et de mettre en danger son monopole. Cela, les puissants ne peuvent plus l’accepter. L’actuelle Ligue des champions, par son déroulement, avait déjà amoindri les chances de voir advenir de tels scénarios, mais une telle ligue fermée les rend impossibles. 

De plus, je pense que cette ligue pourrait amoindrir le prestige des équipes nationales. Les joueurs risquent de trouver encore plus intéressant de tout donner pour le club qui les paye que pour leur pays. C’est très inquiétant. 

Enfin, une telle évolution risque aussi d’accroître la concentration des meilleurs joueurs du monde dans une poignée de grands clubs. Cela aura pour conséquence d’uniformiser encore davantage le football international et les différents styles de jeu.

On parlera encore moins du jeu anglais ou du jeu italien, par exemple ?

Oui. Une des plus belles Coupes du monde fut celle à Mexico en 1970, notamment avec l’équipe du Brésil. On y a assisté à quelque chose de magique par rapport à ce que l’on voit aujourd’hui : des styles et des systèmes de jeux différents s’affrontaient, ce qui n’existe malheureusement plus. Cette Superligue risque d’encore accentuer ce phénomène d’uniformisation et d'appauvrissement de la diversité qui peut être mortel pour le football.

Le football est le miroir de ce que nous sommes, soulignez-vous. Que cette Superligue dit-elle de nous et de notre société ?

Paradoxalement, je crois que les grands dirigeants de clubs qui souhaitent cette Superligue se trompent complètement sur l’évolution du monde actuel, qui va vers plus de local, vers une sorte d’authenticité de la proximité. Or, ils vont là à l’encontre de cette grande tendance, comme s’ils avaient 20 ans de retard socio-psychologique. Ils demeurent dans une logique libérale, dans le mythe de l’argent et de l’uniformisation des années 1980 qui ne sont plus du tout partagés par la majorité de la population. On dirait qu’ils ne se sont pas aperçus de cela. Ils font une grande erreur avec ce projet, qui va contre leurs intérêts et qui risque de finalement s’effondrer.

Vous gardez l’espérance de retrouver dans le football de demain ce qui était, à vos yeux, aimable dans le football d’hier ?

Oui. À l’horizon de cinq ans pourquoi ne pourrait-on retrouver le Standard de Liège ou l’AS Saint-Étienne en demi-finale de la Ligue des champions ? Je pense qu’il va y avoir un appétit des populations pour un football plus authentique et davantage lié à la proximité.