Une opinion de Jean-Jacques Delfour, professeur de philosophie, ancien élève de l'Ecole normale supérieure de St.-Cloud.


La première attaque atomique de l’histoire, lancée le 6 août 1945 sur l’île japonaise d’Hiroshima, a inauguré une ère d’agression radioactive perpétuelle. Car aujourd’hui encore, la menace nucléaire est bel et bien intacte.

D’après Howard Zinn (2011), il est historiquement établi qu’au mois de juin 1945, les Japonais avaient fait des offres de reddition et que Truman a ignoré ces offres afin, probablement, d’essayer les deux bombes sur Hiroshima et Nagasaki, dans le but d’impressionner aussi bien leurs alliés que leurs ennemis soviétiques. Loin de terminer la Seconde Guerre mondiale, Hiroshima inaugurait la guerre nucléaire cachée derrière la guerre froide et une autre guerre dont on parle moins : l’agression radioactive perpétuelle.

La fin de toute justice

Ce crime, anéantir les deux villes japonaises, a été rendu acceptable par l’opinion publique américaine au moyen d’une campagne de déshumanisation des Japonais et de l’internement sans procès des Nippo-Américains vivant aux Etats-Unis (décret 9066 de février 1942) décrit par Michi Weglyn, "Years of Infamy" (1976). La bombe atomique, utilisée sur des populations civiles, assassinait en même temps l’humanité des agresseurs, en détruisant la justice, jamais tout à fait gelée par la guerre (si l’ennemi peut perdre toute dignité en raison de crimes abominables, comme l’extermination nazie des Juifs d’Europe, la guerre contre lui se justifie par la référence à un idéal de justice). Or la bombe atomique n’explose pas seulement sur les villes, volatilisant les corps : elle "explose aussi dans les esprits", selon l’expression de la journaliste Anne Mc-Cormick ("New York Times", 8 août 1945).

En concevant puis en utilisant la bombe atomique, la démocratie américaine devenait ipso facto une barbarie et une dictature, tentant de dissimuler, dès le début, la violence démentielle des armes atomiques, les injections de plutonium à des cobayes humains (l’opération Human Products, cf. l’enquête de Eileen Welsome, 1999), les contaminations massives, les maladies, etc. La bombe atomique est, de fait, une machine génocidaire, exterminatrice.

Le pouvoir politique est fondamentalement conservateur : il pose la vie des êtres humains comme finalité absolue. Les Etats démocratiques à bombe atomique sont transformés en dictature car aucun peuple ne peut approuver sa propre destruction par l’Etat qui a pour fonction d’assurer la sécurité de la vie elle-même. Ainsi, les Etats nucléaires ont imposé la bombe atomique à leur peuple, par la force ou la ruse (Sezin Topçu, 2013).

La guerre des essais

En France, en 1952, le Parlement est consulté sur l’opportunité de financer la recherche sur l’énergie nucléaire pacifique, avec la garantie ferme que rien ne sera fait pour la bombe atomique. En réalité, les premiers réacteurs de recherche, G1-G3, construits par le CEA, écartaient (contrairement à l’engagement du gouvernement en 52) tout ce qui aurait pu ralentir la production de plutonium militaire, en particulier les contraintes propres à la production d’énergie électrique.

Il n’y a pas eu de guerre nucléaire massive, à morts directes de centaines de millions d’êtres humains. Mais il y eut bien une autre guerre nucléaire, qui a duré plusieurs décennies : celle des milliers d’"essais" - ce sont des explosions nucléaires réelles - qui explosent chez soi (colonies comprises) et pas chez l’ennemi, qui ont contaminé le monde entier par une radioactivité qui durera des centaines de milliers d’années. Comme il ignore les frontières, chaque "essai" nucléaire pollue le monde entier. Mais les gouvernements et leurs experts nient cette pollution : un "essai" n’a pas vraiment lieu, il est un acte de la guerre psychologique, la dissuasion, donc "inoffensif". Mais il est très nocif : Alice Stewart entre autres ayant montré (1956) la nocivité des rayonnements ionisants même à dose infinitésimale, il n’y a pas de seuil de toxicité.

Avec la production électrogène, l’exploitation capitaliste et le projet de "moderniser" l’industrie et la société ont pris le relais dans la dissémination de la radioactivité. Chaque centrale nucléaire dispose d’une autorisation administrative de pollution radioactive (qu’elle mesure elle-même !). Les catastrophes nucléaires, Tchernobyl, Fukushima, etc., sont sans aucune solution : personne ne peut arrêter la radioactivité artificielle, personne ne sait que faire des déchets, personne n’est capable de filtrer l’océan ni l’atmosphère. La décontamination est une fable. Démanteler une centrale nucléaire se ramène à déplacer, enrober, enfouir (Christine Bergé, 2010).

EDF a annoncé il y a quelques semaines le report des opérations de démantèlement des réacteurs dits de "première génération" au début du XXIIe siècle ! Chaque réacteur nucléaire peut, à la suite d’une panne du circuit de refroidissement, erreur humaine, attentat, défaillance d’une pièce, intempéries, polluer la moitié du globe terrestre pendant plus de cent mille ans. La radioactivité, disséminée par les bombes atomiques et les centrales nucléaires, transforme la planète en une immense poubelle, convertissant toutes choses en déchets contaminés. Telle est l’insupportable vérité de l’âge atomique.

Armer les terroristes

Greenpeace, en entrant dans des centrales nucléaires, a prouvé qu’un commando bien décidé peut provoquer une catastrophe nucléaire majeure : contaminer irrémédiablement des dizaines de milliers de km², évacuer des millions de personnes, entraîner des maladies graves et des morts prématurées, pour des centaines de millénaires. Contre cette menace gigantesque qui peut devenir réalité pour d’autres causes (panne du circuit de refroidissement, tempête océane comme à la centrale du Blayais en 1999 où l’on est passé à un cheveu d’une catastrophe type Tchernobyl), la possession de la bombe atomique n’a aucun effet. La dissuasion est fondée sur la peur d’être anéanti. Mais les terroristes radicaux n’ont pas peur : ils se suicident afin de tuer.

Les terroristes qui parviendraient à investir une centrale nucléaire française, belge ou autre, ne feraient qu’allumer un baril gigantesque de poudre radioactive déjà disponible. Le silence des Etats vise à empêcher que les citoyens se rendent compte qu’ils vivent en permanence sous la menace d’une catastrophe nucléaire majeure et que la cause du déclenchement est variable et secondaire : tempête, panne, erreur "humaine", attaque terroriste. Les Etats exigent le silence sur cette vulnérabilité. Ils préfèrent protéger l’industrie nucléaire plutôt que les citoyens; ils choisissent de maintenir la menace nucléaire, intrinsèque aux machines atomiques, et d’armer indirectement les terroristes.

---> Dernier livre paru : "La condition nucléaire. Réflexions sur la situation atomique de l’humanité" (Montreuil, L’Échappée, 2014).