L'abaissement de l'âge de l'obligation scolaire est une nouvelle mesure coercitive. La procédure de signalement qui l'accompagne risque de stigmatiser des publics déjà défavorisés dans leurs rapports à l’institution scolaire.


Par Céline Bouchat du Centre de Formation et de Recherche dans les milieux d'Accueil du Jeune Enfant (FRAJE)


Ce mardi 18 février, le projet de loi relatif à l’abaissement de l’âge de l’obligation scolaire dès la troisième maternelle est voté à la Chambre. Pour rappel, ce projet de loi prévoit la mise en place de comptages réguliers du nombre de demi-journées de présence de chacun des enfants dès la première maternelle ainsi qu’une obligation d’inscription et une fréquentation minimale de 80% du temps scolaire en troisième maternelle, comme préalable à l’inscription en première primaire. Les cas d’absentéisme feraient l’objet d’un signalement. Les effets punitifs de ce signalement reste flous: le manque d’assiduité en troisième maternelle ne conduirait pas catégoriquement à un refus d’inscription en primaire, mais à la mise en place d’un accompagnement et d’une sensibilisation auprès des familles par les directions d’établissements.

Nous reconnaissons les difficultés des enseignants liées à la diversité culturelle et sociale des publics. Mais l’obligation scolaire nous semble être une réponse insuffisante : la fréquentation de l’école n’est pas un rempart contre l’échec scolaire ou les problèmes d’intégration. Il s’agit de dépasser les fausses évidences qui endiguent toute tentative de critique du projet de loi.

Qui sont ces parents qui ne "collent" pas au projet scolaire ?

En Belgique francophone, 98% des enfants âgés de 5 ans fréquentent l’école maternelle, dont 88% de manière régulière. D’où viennent ces enfants qui ne fréquentent pas ou trop peu l’école? Qui sont ces parents qui ne "collent" pas au projet scolaire ? A priori, cela ne concerne pas ceux qui maîtrisent les codes de l’école et qui, sciemment, prennent des chemins de traverse (école privée, école buissonnière revendiquée). Ce projet de loi concerne plutôt les parents qui ne possèdent pas les codes culturels du système scolaire; ceux dont les souffrances occultent les priorités éducatives ; ou encore ceux qui ont été marqués par un parcours scolaire chaotique et n’ont plus foi en l’enseignement. Beaucoup naviguent entre ces trois catégories. Leur point commun ? Leur vulnérabilité. Il s’agit donc d’être vigilent : cette procédure de signalement risque fort de renforcer toute une série de stigmates qui touchent déjà les publics défavorisés dans leurs rapports à l’institution scolaire. Il nous parait plus intéressant de saisir les causes de la fracture entre ces familles et l’école afin de mieux définir les leviers d’action. (C’est d’ailleurs le projet porté par la Fondation Roi Baudouin à travers sa nouvelle publication intitulée : "Voir l’école maternelle en grand ! Des compétences clés pour mieux prendre en compte la précarité et la diversité").

Comment rencontrer ces publics sans les fragiliser davantage ? L’effet hautement probable d’une mesure reposant sur la coercition est une résistance à l’intégration pour une partie d’entre eux. Sensibilisation et obligation s’accordent difficilement : la confiance ne s’obtient par la contrainte. Pourquoi ne pas investir davantage dans les associations qui œuvrent dans ces domaines, depuis longtemps mais avec trop peu de moyens, autour des écoles ?

Quelles obligations pour les pouvoirs publics ?

L’école ne constitue pas un ascenseur social pour tous: elle reproduit, au contraire, les inégalités en œuvre dans notre société. L’intégration, l’émancipation et la réduction des inégalités n’étant pas garanties par la scolarisation, le projet de loi repose donc sur un modèle scolaire théorique qui, dans les faits, est très loin d’être généralisé. C’est la qualité de l’enseignement qui va influencer positivement les parcours de tous et non le simple fait d’intégrer l’école. L’obligation doit dès lors être aussi du côté des pouvoirs politiques : il est urgent de valoriser qualitativement notre système scolaire. Les objectifs psychopédagogiques de la maternelle (favoriser la socialisation, l’autonomie, le développement moteur et affectif…) ne deviennent opérant qu’à condition de s’exercer à l’intérieur de cadres justes pour les enfants et les adultes. Comment l’apprentissage du français, par exemple, peut-il être efficient dans des classes surpeuplées, sans relations individualisées entre l’adulte et chaque enfant ?

Ainsi, l’abaissement de l’âge de la scolarisation obligatoire représente l’ultime argument en faveur du renforcement de la qualité de l'enseignement et de l’accueil des enfants. En dépit d’aménagements adéquats, la réussite du projet de loi repose sur la capacité d’adaptation des enfants eux-mêmes. Il n’est pas certain que les 2% d’élèves manquant à l’appel soient équipés pour cette adaptation. Les dangers d’une scolarisation précoce défaillante sont nombreux : repli sur soi, phobie scolaire… Par ailleurs, la contrainte n’est jamais une réponse fructueuse face à des populations fragilisées. Des solutions réellement incitatives et préventives existent : elles sont déjà le fait d’associations, mais aussi d’enseignants et d’accueillants inventifs et de directions engagées qui osent ouvrir les murs de leurs écoles au reste du monde.