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Opinions

La vie en rose, en chaise, en dansant...

JOSÉ CAMARENA

Publié le - Mis à jour le

Les personnes handicapées peuvent-elles, informes, immobiles, différentes, `difficiles´, elles aussi, prendre part au rituel et parler - si pas vivre - le bonheur?... En plus

Chaissard

Responsable www.handiplus.com (1)

En ces temps de bonheurs uniformes, individualisés jusqu'à la solitude la plus absolue, de consommation à tout va et de recherche `purificatrice´ d'un corps que l'on cultive sur l'autel de l'Image; en ces temps où des manières de bonheurs `faciles´ nous sont imposées, les personnes handicapées peuvent-elles, informes, immobiles, différentes, `difficiles´, elles aussi, prendre part au rituel et parler - si pas vivre - le bonheur?

Bien qu'apparemment ne se conjuguant qu'au subjectif, le pluriel est de mise. Le bonheur est simultanément personnel et collectif. Collectif car je ne puis prétendre au bonheur si, autour de moi, les personnes qui m'accompagnent et me sont chères ne le sont pas. Personnel parce que mon bonheur ne peut être la cause que d'effets qui personnellement me touchent.

Notre éducation tout entière nous mène vers une `rencontre´, découverte du bonheur qui n'est qu'une re-découverte: comme si tout nous poussait, du plus profond de nous-mêmes, inconsciemment pour sûr, vers ce quelque chose, ce quelqu'un, cet autre ou ces autres grâce à quoi je vais crier `bonheur´, comme d'autres, après des mois de souffrance, de peurs et d'errance, ont pu s'écrier `Terre´.

Ainsi, le bonheur ça se reconnaîtrait et, de fait, les reproches pleuvent drus lorsque, un quelconque bonheur pointant le bout de son nez, de son sein ou de son paquet d'euros, il nous viendrait à l'esprit - oh malheur! - de le laisser passer... Petits ou grands bonheurs, cela se reconnaît et saisit. Et si le bonheur ne se construisait, tout compte fait, qu'au départ de ces tonnes de petits bonheurs quotidiens qui ne peuvent pas ne pas advenir tout au long de l'existence? Les bonheurs plutôt que le bonheur. La réalité de l'existence plutôt que la Croisade perdue d'avance en quête d'une chimère idéale, d'un idéal chimérique...

Dans l'un comme dans l'autre cas de figure, la frontière est ténue qui sépare le bonheur du malheur, la souffrance de la jouissance; dans l'un comme dans l'autre cas les bonheurs sont intenses et les malheurs au diapason. Dans l'un comme dans l'autre la re-connaissance est avant la rencontre, le geste avant le rêve; le vécu et l'action avant la construction compliquée d'une recherche `en laboratoire´. L'attendre ne sert à rien puisque la re-connaissance se fera d'elle-même... Alors, si le bonheur résidait simplement dans le chemin qui vers lui nous fait tendre au risque de notre pauvre condition humaine?

Cela étant dit, je ne puis être heureux dans la douleur, dans l'absence, le manque, la solitude, la maladie, le rejet, la souffrance ou l'incomplétude. Pas plus que je puis l'être sur une île déserte. Le bonheur a besoin des autres.

Le comble du malheur c'est l'exclusion de la société des humains, nos semblables en qui nous nous reconnaissons; c'est la distance entre ce nous idéal que nous nous sommes forgés depuis l'enfance pour tenter de faire partie du cercle des aimés, des `élus´ (de ceux qui nous aiment ou plutôt de qui nous voudrions être aimés) et le nous (le moi) réel, celui qui au monde ne peut pas ne pas souffrir.

La souffrance et le manque font partie intégrante de notre condition humaine. L'assumer, le savoir, c'est apprendre à l'apprivoiser. Vivre assurément et le bonheur... en plus. Ainsi le handicap n'identifie-t-il jamais un personne; tout au plus (si j'ose dire) est-il une manière autre d'être au monde. Un jour on traverse `l'enfer´ et l'on se retrouve autre, non pas à faire `avec´ mais à être autrement au monde.

Il est vrai que jamais je ne courrai le 100 m en 10 secondes (jamais je ne le courrai tout simplement), mais combien peuvent seulement y prétendre? Par contre, profiter des amis, vivre une vie de famille, tenter de croître en humanité, me faire plaisir en sachant les limites collectives et individuelles (ne pas faire du handicap un symptôme névrotique!) apprécier la nature, m'ouvrir aux autres, créer, prendre des risques, voilà ce que je peux vivre du bonheur - et avec moi ceux qu'on appelle `les handicapés´ quand on confond le fond et la forme, un stigmate et l'humanité. On ne donne jamais que ce qu'on a reçu!

Accepter ses limites d'hommes et de femmes en Vie! Vivre! Ceci dit, les limites délétères, les `sales´ autres, celles qui tuent par les marques d'un sceau de quotidienne, insidieuse et vile indifférence (les barrières sociales, architecturales, les regards de commisération ou de rejet qui retombent sur vous comme des chapes de plomb et vous relèguent à votre `silencieuse distance imposée´): toutes ces limites-là, elles, on ne peut ni ne doit les accepter qui condamnent à un moins-de-bonheur plus de 12% de la population...

En paraphrasant Pierre Dac je dirais pour terminer que, le bonheur comme `l'avenir est devant nous mais que nous l'aurons dans le dos chaque fois que nous ferons demi-tour.´ En avant toutes et le Bonheur... en Plus!

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(1) Handiplus: association et remarquable portail d'information dirigé vers les personnes handicapées et leurs proches.

© La Libre Belgique 2002

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