Opinions J’ignore où je vais, mais j’ai plaisir et gratitude à me souvenir d’où je viens. Une chronique d'Armand Lequeux.

Elle se redresse et lève un doigt vengeur vers le ciel. "Ce n’est pas juste. Non, vraiment, ce n’est pas juste !" Lentement son bras retombe. Elle dépose lourdement la tête sur l’oreiller trempé de sueur. "Je suis si fatiguée. Vous restez n’est-ce pas ? Je crains de m’assoupir un peu."

Ils avaient tout programmé avec soin et quand a sonné l’heure de la retraite, la sienne et celle de son mari, ils ont investi à plein temps leur maison de vacances. Un héritage familial, en Sicile, au bord de la mer. Ils allaient pouvoir se poser, se reposer et reprendre racine. Là-bas, bien sûr, ne restent que de lointains cousins, mais la lumière est toujours celle de leur enfance. Ils ont prévu de s’en saouler et d’être heureux.

Le destin a attendu qu’ils soient bien installés avant de frapper trois coups pour annoncer la tragédie. Trois actes. Pour elle, un accident vasculaire cérébral de faible intensité. À peine une jambe paresseuse et une main malhabile. Pour lui, quelques épisodes de confusion et des oublis de plus en plus fréquents jusqu’à ce qu’il s’égare un soir entre la jetée du petit port et la place de l’église de ce village qui le vit naître. Le fils aîné leur a bien proposé de revenir en Belgique, mais ils ont préféré garder leur autonomie. Grâce à l’aide des voisins, ils gèrent. Là-bas, il y a le soleil, les citrons, les figues, les olives et puis la mer. Surtout la mer ! Le fils cadet est médecin aux États-Unis et prend régulièrement des nouvelles par Skype. Leur fille les a quittés il y a longtemps déjà. Anorexie. "Elle était si belle, notre fille, vous auriez dû la voir." Enfin, voici le coup de grâce. Une bronchite qui résiste au miel, à la cannelle et aux infusions de thym. Un cancer du poumon pour elle qui n’a jamais fumé ! Ils ne voulaient pas quitter leur île et se préparaient à mourir ensemble là-bas. Doucement, paisiblement. En idéalisant sans doute la bonne mort de leurs aïeux. Mais les deux fils ont insisté, les soins médicaux sont tellement meilleurs en Belgique. Ils ont cédé. Il est dans une maison de repos spécialisée. Provisoirement, croit-il. Elle a commencé la chimiothérapie. Péniblement, dit-elle.

Le doigt vengeur est dirigé vers le ciel bien entendu et ces constructions infantiles qui nous font croire qu’à la fin de l’histoire les méchants sont punis et les bons récompensés. Qui nous a promis que la vie était juste ? Le doigt vengeur incrimine aussi les fils qui ont cru bon de tenter d’ajouter des années à la vie au risque de soustraire de la vie aux années. Quelques mois peut-être que ce couple aurait pu vivre encore à l’ombre du figuier sur la terrasse qui surplombe la mer.

Elle somnole un instant puis se réveille en souriant, le visage lavé de toute trace d’amertume. Elle s’excuse d’avoir osé critiquer la vie. "Je l’aime tant, dit-elle. Je veux la boire jusqu’au bout. J’ignore ce qui m’attend me direz-vous ? Et vous, le savez-vous ? Chaque fois que j’ai cru le savoir ce fut une surprise, le plus souvent désagréable d’ailleurs, mais pas toujours. Chi lo sa ? J’ai dû traverser toutes ces épreuves pour apprendre que la vie ne se maîtrise pas, elle se reçoit. Alors, je profite de ce repos forcé pour la déballer comme un cadeau. Chaque jour, je démêle un fil et je le relie à celui de la veille. Comme ma grand-mère tissait le poil de ses chèvres, je tisse un sens à ma vie. J’ignore où je vais, mais j’ai plaisir et gratitude à me souvenir d’où je viens : mes parents, mon enfance sicilienne, l’amour de mon mari, nos enfants, nos amis, mes trahisons, mes lâchetés et mes choix héroïques, les coups durs et les jours heureux, le soleil et puis la mer. Surtout la mer." Elle ferme les yeux. L’ombre du figuier se pose délicatement sur son visage apaisé. "Allons, dit-elle, qu’ai-je que je n’ai pas reçu ?"



*Le chapô est de la rédaction.