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Opinions

La vraie vie est au cirque

LUCIEN NOULLEZ

Publié le - Mis à jour le

Au milieu d'une arène qui sent le sable et la sciure, on voit un tout jeune homme jongler avec le feu. Le feu pourrait nous brûler tous, mais le jeune homme s'en sort indemne et nous avons le sentiment de nous en sortir avec lui ; il salue sous les éclats de la clique, et l'on passe aussitôt à autre chose. Le cirque a ses vedettes, mais chacun à son tour. Dans la parade, au final, c'est bien la "troupe" qu'on acclame.

Des trapézistes oublient la pesanteur qui nous cloue à la terre. Des dompteurs amadouent l'animal qui sommeille en chacun. Les clowns, eux, font n'importe quoi : ils badaboument, pissent des larmes et osent mettre à jour ce qui domine notre vie : la peur du ridicule, et puis après, la vraie joie de survivre à toutes les claques du grotesque.

Entre les cliques et les claques, entre les paillettes et les corps, entre les couacs et les clowns, le cirque est un monde qui convoque le monde. On s'y presse quelquefois, mais, quelquefois aussi, on le déserte. Pourtant, c'est bien de nous qu'il s'agit sur la piste, comme c'est de nous dont se gaussent les gens sérieux, quand ils disent, par exemple, au vu d'un grand désordre : "Quel cirque, ici !"

Les gens sérieux me font bien rire. On dirait qu'ils ne sont jamais atteints par la magie, par le désordre et par la farce. Ils aiment l'argent, en général, et cela les rend tristes. Ils sont efficaces et chagrins, et ils produisent du chômage, ou même pire, un peu partout.

Marquis Pauwels, lui, n'est à l'évidence pas un homme triste.

Bien sûr, il pleure à chaudes larmes sur la tombe de ses parents. Bien sûr, il peut être soucieux, certains soirs, quand la recette du spectacle ne suit pas les efforts consentis pour dresser le chapiteau et pour y enchaîner les numéros. Bien sûr, il lui arrive de pousser une gueulante, quand les artistes répètent trop peu ou répètent mal. Mais tout cela : emportements, soucis, chagrins, est mis au service de la joie.

Car Marquis Pauwels dirige un cirque de famille (1), et le vrai secret de sa vie, c'est la vie même : c'est le cirque.

Dans un film que la télévision diffusera bientôt (2), on assiste aux répétitions du "Pauwels Circus". On assiste à la bar-mitsva de Samuel, le jeune jongleur, qui n'est autre que le fils de Marquis.

Car les Pauwels perpétuent une longue tradition d'artistes juifs dans l'arène.

Cela compte, bien sûr, d'être juif. Mais cela compte, avant tout, de dissoudre la vie ordinaire de chacun, les rêves ordinaires de chacun, les pesanteurs, les frousses, les légèretés de chacun dans l'émerveillement partagé par tous : par les juifs et par les autres.

Ainsi, l'histoire du cirque Pauwels, telle que nous la raconte la réalisatrice de ce magnifique documentaire : Agnès Bensimon, montre que le métier de saltimbanque, comme tous les métiers d'artistes, fait la nique à la logique étroite et sévère qui prétend tout régenter dans le monde.

Les gens du cirque sont des grands travailleurs. Ils risquent corps et biens à chaque spectacle, et tout cela pour nous rappeler que notre vraie vie s'absente de l'esprit de sérieux. Sans donner tort à Rimbaud, qui disait : "La vraie vie est absente", ils laissent jaillir le rêve, dans la précision et dans le risque.

Et si c'était cela aussi, la vie spirituelle ?

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