Pétrole et jupette. Une chronique de Marie Thibaut de Maisieres

Imaginez-vous : nous sommes deux mères en poussettes sur l’avenue Franklin Roosevelt. Ma fille de 4 ans trottine fièrement 100 mètres devant nous, sur le plus beau trottoir/piste cyclable de toute la ville. (Celle-là même, sur laquelle Alain Courtois était prêt de se coucher de tout son long pour en empêcher la construction). De loin, je vois ma blondinette s’arrêter sagement au feu, et deux agents de police se diriger vers elle. Je marche doucement m’imaginant qu’elle a, avec eux, une inspirante conversation, sur le fonctionnement d’une serrure de menotte ou d’un spray au poivre. Arrivée à leur hauteur, je suis interpellée par l’agent de police:“Vous trouvez cela raisonnable de laisser votre fille toute seule dans la rue ?” Moi, prenant ma petite voix : “Ne vous inquiétez pas, Monsieur l’agent, elle sait parfaitement qu’elle doit s’arrêter au feu.” Lui, avec un ton de policier qui sait mieux : “À elle, je fais confiance mais ce sont les autres qui sont dangereux !”

Rien ne va dans cette conversation. Ni mon attitude, à bientôt 40 ans, incapable de m’écraser face à l’autorité. (Mon amie Victoire me regardait avec des yeux implorants quand je suis partie dans une explication, à grands coups de statistiques, sur le fait que les enlèvements – comme la plupart des violences – sont le plus souvent le fait de la famille et rarement ceux d’inconnus.) Ni celle du représentant de l’ordre qui trouve judicieux de terroriser une petite fille de 4 ans.

Je ne suis pas une groupie de Steven Pinker, le très-à-la-mode psychologue canadien en Santiags (dont Bill Gates est fan). Mais il faut quand même lui reconnaître un mérite : il prouve dans Le Triomphe des lumières que -du point de vue de la santé, de la prospérité et de la sécurité- le monde va de mieux en mieux. Si je ne le soutiens pas concernant le réchauffement climatique, je suis totalement d’accord avec lui sur le fait que “le catastrophisme est dangereux pour la démocratie et la coopération mondiale”. J’ajouterais, comme mère de famille, que le catastrophisme est aussi très dangereux pour le cerveau des enfants !

Jonathan Haidt, psychologue américain (dont je ne sais pas si Bill Gates est fan mais moi, certainement) a montré dans son excellent livre Le Dorlotage de l’esprit américain, “comment de bonnes intentions et de mauvaises idées ont mis en place une génération en échec”. Aux États-Unis, écrit-il, dans les années 80, il était normal de laisser les enfants, dès l’âge de 5 à 8 ans, se déplacer ou jouer entre eux dans le quartier sans la surveillance d’un adulte. Au milieu des années 90, il y a eu un changement, probablement en raison de l’anxiété générée par les médias. Et, alors même que la criminalité s’effondrait, les enfants n’ont plus eu le droit de sortir seuls avant 12 ans. Pour lui, c’est dramatique car ces années d’indépendance entre 8 et 12 ans sont indispensables au développement du cerveau humain. Les conséquences à long terme en ce qui concerne l’autonomie sont effrayantes : les jeunes Américains nés après 1995 -maintenant adultes- sortent moins, draguent moins, ne passent pas leur permis de conduire, ne gagnent presque plus d’argent comme étudiants, ont du mal à régler leurs problèmes tout seuls et (pire) restent vivre indéfiniment chez leurs parents ! Pourquoi ? Parce que ceux-ci, remplis de bonnes intentions, leur ont volé les années où ils étaient censés jouer librement, se disputer, prendre des risques, se faire mal et apprendre à trouver des solutions eux-mêmes.

Vous êtes sceptiques ? Repassez-vous les monuments du cinéma des années 80. Dans E.T., les Goonies, ou Labyrinthe (avec David Bowie super flippant en voleur de bébés en petit collant kaki), vous verrez, tous les enfants y sont en permanence sans surveillance, y compris Drew Barrymore qui a seulement 6 ans. Alors que dans Zoé et Raven, la série débilitante de mes enfants, Zoé ne peut pas faire trois pas sans que des adultes lui fassent la morale. Et elle a 15 ans !

Alors, évidemment, il est plus agréable de se projeter en Gepetto que dans les parents du Petit Poucet. Et oui, au début, chaque fois que vos enfants iront seuls à la boulangerie, vous resterez le visage tout-collé à la fenêtre (et votre voisin pensera – comme le mien – que vous êtes un psychopathe). Mais soignez votre ulcère en vous imaginant, plein d’arthrite faisant lessive pour vos petits chéris de 35 ans. Et surtout, n’écoutez pas les policiers de l’avenue Roosevelt : le monde est beaucoup plus sûr qu’il en a l’air. Et ce dont nous avons justement besoin c’est d’une nouvelle génération de cerveaux autonomes et créatifs !