Une opinion de Louis Ledonne, ingénieur, auteur, membre du mouvement Renew Belgium, signataire de la pétition pour une Assemblée citoyenne.

Depuis plusieurs années, notre vie politique est marquée par une tension croissante entre dépression collective et résilience individuelle . Est-ce si grave si nous sommes toujours plus fracturés ‒ idéologiquement, politiquement, socialement, culturellement ‒ puisque in fine, tant bien que mal, nous parvenons à surmonter les défis qui se présentent à nous?

Le populisme est, dans beaucoup de nos pays démocratiques, la traduction politique tragique de cette situation malheureuse d’un peuple recherchant les voies d’une expression immédiate et directe. Le cycle infernal des radicalisations et des contestations est en marche. La violence insupportable impose son tempo et dicte l’actualité.

Nouvelles règles du jeu politique

Mais le populisme est un symptôme de notre mal être au même titre que notre indifférenciation politique due à un débat idéologique limité à un périmètre toujours plus étroit, une désaffection des corps intermédiaires (conscience de classe, syndicats), une polarisation de l’opinion amplifiée par les réseaux sociaux. Ces phénomènes font maintenant partie des nouvelles règles du jeu politique et contribuent au malaise de nos démocraties et à l’affaiblissement de l’autorité de l’État.

Ainsi nous ne vivons pas seulement une crise économique. Ni véritablement identitaire, au sens religieux et culturel du terme. Notre premier problème est avant tout de nature démocratique. Il s’agit d’une crise du nous, c’est-à-dire de notre capacité à vivre ensemble, donc à décider et à faire ensemble. À concilier nos intérêts et nos aspirations individuels avec ceux d’un collectif dont nous nous sentons de moins en moins partie prenante.

Cette crise de la représentation et de l’efficacité des institutions donnent l’impression que les politiques sont devenus des gestionnaires aux visions relativement convergentes et interchangeables, incapables d’enrayer les principaux maux de la société. Cette perte de l’autorité et de la vision de l’État peut être illustrée dans deux domaines qui affectent particulièrement nos sociétés à l’heure actuelle : l’impératif de justice sociale et la reconnaissance du citoyen face à la fracture numérique :

1) Nous sommes devenus inégaux en fonction de divers biens économiques et culturels dont nous disposons et des différentes sphères auxquelles nous appartenons. Ces inégalités multipliées et individualisées ne s'inscrivent plus dans aucun "grand récit" susceptible de leur donner du sens, d'en désigner les causes et les responsables, d'esquisser des projets pour les combattre. Épreuves singulières et intimes, elles sont comme dissociées des cadres et politiques qui les expliquaient, procuraient des raisons pour lutter ensemble, offraient des consolations et des perspectives. Cependant un système de justice sociale bien pensé peut permettre de recréer des emplois, de renouer avec le sens du travail tout en sauvegardant des conditions de vie authentiquement humaines.

2) Par ailleurs nous sommes rentrés dans une nouvelle ère, que l’on pourrait qualifier de quaternaire, basée sur la connaissance et de nouvelles technologies (numériques, biotechnologiques, écologiques, cognitives . . .). Il y a déphasage, rupture, entre un travail en pleine mutation et sa transcription par nos institutions politiques. Cependant dans cette nouvelle ère, le social peut redevenir la ressource majeure de reconnaissance et de production de richesses.

Nouvelle grille de lecture nécessaire

Ainsi une nouvelle grille de lecture est indispensable permettant de restaurer la légitimité de l’État en s’appuyant non plus sur des symptômes brouillés (opinions polarisées - tribalisées, revendications corporatistes, brouillages médiatiques) mais sur de vrais diagnostics.

L’événement pandémique doit être l’occasion d’une "épreuve de vérité" juge, avec raison, Marcel Gauchet. Une épreuve de vérité sur la salubrité de la nation, sur celle de l’état, sur celle du squelette organisationnel et démocratique . Notre ennemi n’est pas seulement le virus, mais avant tout nous-mêmes, nous avons besoin d’un électrochoc dont la clé de voûte est la sémantique et dont la pierre angulaire est la démocratie.

Dans cette optique, la question de nos institutions se pose actuellement sous un jour nouveau. Il nous faut répondre à deux interrogations : pourquoi ne sommes-nous plus capables d’avoir des projets communs et comment retrouver cette dimension essentielle sans laquelle il n’y a plus de politique ni, en un sens, de société ?

Revenir à Rousseau et à la citoyenneté de base

Dans notre démocratie qui tourne à vide, nous devons reconstruire un dispositif qui nous permette, au-delà de nos divisions qui sont à la fois naturelles et indispensables, de nous projeter collectivement dans l’avenir. En un mot, il faut revenir au fondement du contrat social (Jean-Jacques Rousseau) qui ne se réduit pas à un simple contrat de gouvernement mais à un contrat en deux temps, dont le premier temps est l’association entre des citoyens qui se reconnaissent comme des individus libres et égaux, ayant la volonté de vivre ensemble et de construire en commun. Sans cette citoyenneté de base, le contrat politique est hors-sol, découpé de la société.

Rompre la "clôture du sens", selon Castoriadis

Les individus savent dès lors qu’ils sont à l’origine du sens et donc d’un système, même quand ils doivent le subir malgré eux. Pour parler comme Cornelius Castoriadis, la démocratie signifie la rupture de la clôture du sens ; elle signifie que le "pouvoir" central fondamental dans une société, le pouvoir premier dont tous les autres dépendent est le pouvoir instituant et que les individus sont prêts à assumer la responsabilité qui découle de cette reconnaissance.

Nous devons prendre conscience que vivre en société, ce n’est pas vivre les uns à côté des autres en recherchant chacun notre bonheur personnel, mais définir ensemble un projet et des valeurs communes. Il n’y aura par conséquent de retour du politique que si nous retrouvons le sens du politique, c’est-à-dire permettre à une société d’agir sur elle-même de choisir la société dans laquelle elle désire vivre.

Une refonte du modèle vers une "Assemblée citoyenne"

Cette voie peut se dessiner par le biais d’une "Assemblée citoyenne" (1) dont la mission est de restaurer la confiance des citoyens envers des institutions et des représentants dans lesquels ils pourront se reconnaître. Une Assemblée qui serait reconnue à la fois par le monde politique et par les citoyens eux-mêmes. Ce débat inclut dès lors une refonte de notre modèle démocratique et de notre modèle institutionnel.

Cette Assemblée se veut porteuse d’une demande collective non partisane, non dogmatique et a comme prétention de garantir une action efficace car suivie dans le temps. Son objectif est de rendre confiance aux citoyens en solidarisant leurs actions vers une visée qui les transcende : un modèle de société basé sur le bien commun, la recherche de plus de justice sociale, la dignité et la considération de tout un chacun.

Il n’y a de politique que si nous acceptons la possibilité de réunir des gens différents dans une entité qui les englobe, subordonnée à d’autres fins et d’autres valeurs que celles de l’utilité, ce qui suppose que ces gens puissent reconnaître la force morale du lien qui les unit . . .

Ainsi une autre démocratie est indispensable pour dessiner un autre "horizon d’espérance" et "habiter autrement le monde" comme nous y invite la philosophe Corine Pelluchon. Cette nouvelle démocratie conjuguerait de nouveaux équilibres, entre État et marché, liberté et sécurité, droits individuels et intérêt collectif, résilience des nations et construction d’un nouvel ordre international.

Elle ne serait plus passive, ni providentielle mais aurait pour ambition d’élever l’individu au rang de citoyen. Elle serait continue et mettrait fin au fonctionnement toujours circonstanciel, émietté de la démocratie représentative, elle stimulerait un exercice permanent, et non plus intermittent, de la citoyenneté.

>>> (1) Cette proposition d’Assemblée citoyenne fait l’objet, à l’heure actuelle, d’un mouvement, portant le nom "Renew Belgium", consistant en un regroupement de personnes, collectifs et associations freelance du Nord et du Sud du pays, animés du désir de privilégier l’intelligence collective à toute autre action, dans l’intérêt de la communauté. Ce mouvement a lancé une pétition à la fois au niveau du parlement et du gouvernement pour la mise en place d’une telle Assemblée.

>>> Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "La crise du 'nous', plaidoyer pour un nouvel imaginaire constitué par une 'Assemblée citoyenne'".