François Lelord

Psychiatre, psychothérapeute et romancier (*)

Ne pas être malheureux, revient aussi à identifier ce qui nous empêche d'être heureux. Avant de parler du bonheur, il convient donc d'évoquer le malheur et d'en repérer les sources, cachées, sans doute, dans la nature même de cette quête universelle. Ainsi, dans les vieux manuels de psychiatrie, on vous dit que les gens déprimés tiennent en général un discours de culpabilité, s'apparentant à la névrose chrétienne: `Je n'ai pas fait mon devoir, je n'ai pas été un bon mari, une bonne mère, un bon citoyen; je suis un pécheur...´. Aujourd'hui, c'est le bonheur même qui a été érigé au rang de devoir. Il est bel et bien une valeur incontournable de notre société. Le malheur naît dans la frustration, le sentiment d'insatisfaction et d'insuffisance - `je n'ai pas tout ce que je voudrais avoir´. Résultat: si l'on considère qu'il est plus facile d'accomplir religieusement son devoir que de s'échiner à combler un manque sur lequel, finalement, nous n'avons que peu d'emprise, il est sans doute plus difficile d'être heureux aujourd'hui que jadis. Paradoxalement, ce bonheur, devenu obligatoire, semble plus inaccessible. Reste que certaines personnes semblent plus douées que d'autres pour y arriver. `Il y a des gens nés pour le bonheur et d'autres pour le malheur. Je n'ai simplement pas de chance´, regrettait Maria Callas. Coluche, lui, affirmait cyniquement: `Mieux vaut être riche et en bonne santé que pauvre et malade´. Vraiment? L'argent et la santé sont-ils des éléments déterminants du bonheur? Au contraire, notre bonheur ne dépend-il pas plutôt de notre personnalité et de notre manière d'accepter les événements?

Incontestablement, comme l'ont révélé plusieurs études, certains facteurs influencent notre bonheur. En voici quelques-uns:

L'argent: il semblerait que le niveau de bien-être subjectif croît bel et bien avec le revenu. Reste que cette influence se vérifie surtout pour les gens proches de la pauvreté. Plus l'on s'écarte d'une vie misérable, moins l'impact de l'argent sur le bonheur est important. En revanche, l'augmentation globale des revenus d'un pays ne semble pas avoir un impact proportionnel sur l'augmentation du bonheur, sans doute parce que les différences entre revenus (notre statut relatif) nous importent autant que le revenu lui-même (notre fortune absolue).

La santé: certes les gens malades ou infirmes ont en moyenne un niveau de bonheur inférieur à celui des gens en bonne santé. Mais notre humeur, triste ou gaie, fait varier fortement la manière dont nous jugeons à la fois notre santé et notre bonheur. A problème de santé équivalent, un autre facteur va donc s'avérer déterminant...

La personnalité: extraversion et stabilité émotionnelle augmentent vos chances de bonheur. Le fait d'être extraverti, par exemple, offre une sensibilité psychobiologique plus forte aux événements agréables. Vous éprouverez plus de bonheur qu'un autre dans la même situation. Bien sûr, quelle que soit votre personnalité, votre niveau de bonheur va être perturbé par des accidents, mais sous l'effet de l'adaptation, il va revenir ensuite à son niveau de repos. Notre personnalité déterminerait ce niveau de repos de notre bonheur, si variable d'un individu à un autre, et qui tend à revenir à son niveau initial dès que nous nous sommes adaptés à une réussite ou un échec.

Le travail: oui, il peut rendre heureux, pour autant que ce soit une activité choisie, qui a du sens pour vous et vise l'accomplissement d'un objectif. Ni l'activité forcée -le `gagne-pain´ -, ni l'inactivité forcée -le chômage - ne contribuent au bonheur.

La pratique religieuse: plusieurs études démontrent que les personnes pratiquantes sont en moyenne plus heureuses et ont moins de troubles psychologiques que les non-pratiquants. Dieu ferait-il le bonheur? Qui sait? Reste que croire en lui ne se décrète pas, ni ne s'impose. Il existe par ailleurs nombre d'agnostiques épanouis et de religieux très tourmentés. Tous ces facteurs déterminants -et d'autres, comme le mariage, les amis... - sont évidemment interdépendants. De sorte que le dicton de Coluche s'est enrichi: pour être heureux, mieux vaux être extraverti, émotionnellement stable, marié, actif, pratiquant, sans difficultés financières (et non pas riche), sans problème de santé, et dans un pays démocratique. Les pessimistes diront que ces critères excluent 90 pc de l'humanité, les optimistes remarqueront que les études montrent que la plupart des gens se considèrent heureux. Sans doute, parce que, en dehors de ces facteurs déterminants, il nous reste fort heureusement une marge de manoeuvre personnelle. A commencer par ne pas gâcher nos petits moments de bonheur, même si le contexte général n'est pas réjouissant.

(*) François Lelord est co-auteur, avec Christophe André de `La force des émotions´ (Ed. Odile Jacob, 2001). Son prochain roman (`Le voyage d'Hector ou la recherche du bonheur´, Odile Jacob) paraîtra le 23 août prochain.

© La Libre Belgique 2002