Opinions

LAURENT LEDOUX

Consultant en gestion d'entreprise Arthur D.Little

Le professeur d'économie Andrew Oswald de l'University de Warwick au Royaume-Uni vient de développer une méthode permettant de déterminer la valeur monétaire des `grands événements de la vie´. Ainsi, selon lui, se marier procurerait en moyenne le même niveau de bonheur qu'un revenu de 90.000 Euros par an; 250.000 Euro par an permettrait en moyenne de compenser la baisse de bonheur causée par la perte d'un être cher.

De telles études laissent sceptique. Les accepter mènerait à une conclusion surprenante: pour être heureux, il serait rationnel de ne jamais prendre le risque d'aimer quiconque. En effet, selon les prix cités, il serait pire, en terme de bonheur, d'avoir aimé et perdu l'être aimé que de ne pas avoir aimé!

L'indignation provoquée par de telles études a néanmoins le mérite de stimuler la réflexion sur le `bonheur´ et sur une question plus globale et fondamentale, à savoir: existe-t-il des bien matériels ou immatériels que nous situons dans le `hors-de-prix´, des biens réfractaires à toute évaluation marchande?

Abordons le problème avec le philosophe Marcel Hénaff qui décrit dans son dernier livre `Le prix de la vérité: le don, l'argent, la philosophie´ (Seuil), le `don cérémoniel réciproque´ qu'il distingue de l'`échange marchand´. À travers les âges, ce don cérémoniel a pu prendre des formes variées: sacrifices aux divinités dans les sociétés traditionnelles, échanges de présents à l'occasion de fêtes, de rencontres ou de mariages, hier comme aujourd'hui.

Dans ce don, ce n'est pas l'échange de biens qui importe mais bien la reconnaissance réciproque, personnelle et publique, qui s'établit entre donneurs et receveurs. Le don cérémoniel est d'abord, à travers la chose offerte, le geste de reconnaître l'autre (une divinité, un individu ou un groupe d'êtres humains), de le saluer, de l'honorer, de le défier aussi et, ainsi, de l'obliger à répondre, de provoquer un engagement mutuel.

Les biens offerts ont dès lors avant tout une valeur symbolique: on se donne dans ce que l'on donne. Voilà ce qui fait la valeur inestimable - hors-de-prix - de la chose donnée dans le don cérémoniel. L'analyse d'Hénaff mène alors à plusieurs constats.

Tout d'abord, la relation de don cérémoniel n'est pas le contraire du rapport marchand. N'ayant pas une fonction économique - ou antiéconomique, elle se joue sur un autre plan. Elle n'empêche pas l'échange utile ou profitable. Elle peut même le conforter. Comme le dit joliment Hénaff: la relation de don cérémoniel n'empêche pas les hommes d'assurer les provisions pour se nourrir, elle veut seulement, dans certains cas, qu'il y ait des repas de fête. Ces fêtes ont pour but de célébrer le lien social: la reconnaissance inconditionnelle de chacun dans sa dignité.

Ce constat n'empêche évidemment pas de prendre acte de deux mouvements historiques indissociables: d'une part, celui de la réduction progressive de l'espace réservé au don cérémoniel et, d'autre part, celui d'une valorisation croissante de la logique marchande.

Qu'est-ce que tout cela a à voir avec le bonheur? Beaucoup, si l'on accepte l'idée selon laquelle le `grand bonheur´ ou les `petits moments de bonheur´ sont souvent liés à la reconnaissance réciproque de la dignité de chaque être, qui est l'objet même du don cérémoniel.

Pour sans convaincre, il suffit de lire attentivement les 100 réponses à la question `Qu'est-ce qui peut me rendre réellement heureux´ publiée ici le 9 août dans le cadre de cette série sur le bonheur: plus de 60% des réponses implique une reconnaissance de l'autre ou par l'autre, une forme plus ou moins explicite de don cérémoniel. ` Le bonheur a besoin des autres´, résumait José Camarena, responsable d'Handiplus.

L'analyse d'Hénaff permet donc d'apporter des fondements aux intuitions partagées par bon nombre d'entre nous quant au bonheur:- Le bonheur ne peut faire l'objet d'une marchandisation, d'un calcul, d'une maximisation. On peut tenter de maximiser le bien-être; au contraire, le bonheur, `hors-de-prix´, est réfractaire à toute évaluation marchande.- L'importance croissante de la sphère marchande apporte sûrement plus de `bien-être´ mais pas nécessairement plus de `bonheur´, car l'échange marchand n'a pas pour but la reconnaissance de l'autre.- La `tyrannie du bonheur´ évoquée par Pascal Bruckner dans cette série ne provient-elle pas d'une confusion entre notre capacité à maximiser le bien-être et notre incapacité à maximiser le bonheur?- La sphère marchande n'est pas pour autant antinomique du `bonheur´ : elle se situe tout simplement sur un autre plan.- Il n'y a pas une généalogie par quoi nous serions passés d'un échange `archaïque´ fondé sur le don cérémoniel à un échange moderne fondé sur le profit. Le `hors-de-prix´ et les moments de bonheurs qui peuvent en surgir restent omniprésents, par exemple dans cet échange de paroles, de sourires ou de gestes qu'est la politesse, dans des gestes de nature morale (entraide, compliments, renoncements) et dans ce qui touche à l'inévaluable: oeuvres de l'esprit ou d'art, expression de talents, que l'on nomme d'ailleurs parfois des `dons´.- Un monde tranquille, protégé, bouclé dans son confort et dans son bien-être, peut être un monde triste si la dignité des êtres n'est pas reconnue. Nous ressentons probablement tous le besoin d'un d'espace de rencontre où l'on se reconnaît réciproquement comme infiniment autre que la figure qu'un destin social où notre travail nous a inscrit. Des espaces où simplement l'on vient éprouver l'honneur - et le bonheur - d'exister. En ces lieux de simple rencontre et de détente se renouent les fils d'un tissu social usé; c'est là que renaissent le sens d'une civilité presque cérémonielle, le plaisir d'être ensemble, et la certitude que, cette dignité ressentie, c'est la reconnaissance que l'on s'accorde les uns aux autres; que cela est la vie même, qu'elle est donnée et reste hors de prix.

À la grande famille de Casa al Bosco qui donne sans compter

© La Libre Belgique 2002