PASCAL BRUCKNER

Philosophe, écrivain, essayiste

Que ce soit dans ses romans (`Lunes de fiel´, `Les voleurs de beauté´, etc.) ou dans ses essais, Pascal Bruckner n'a de cesse de dénoncer les faux-semblants de nos sociétés. Après s'être attaqué à la culpabilité compulsive de l'Occidental envers les anciens peuples colonisés (`Le sanglot de l'homme blanc´) et avant de pourfendre les dérives de l'économie (`La misère de la prospérité´), il s'est penché, avec sa lucidité et son brio habituels, sur cette prophétie du bonheur qui tyrannise notre société depuis trente ans (`L'euphorie perpétuelle´). Pour lui, le dogmatisme de la félicité a remplacé le dogmatisme de l'Eglise, mais sans rendre les hommes plus heureux pour autant. Démonstration avec cet auteur politiquement très incorrect.

Qu'est-ce que ce `devoir de bonheur´ dont vous parlez dans votre livre?

C'est cet impératif apparu dans la société occidentale après les années 60 qui édicte qu'être heureux n'est plus juste une permission mais une obligation. Les gens sont priés de devenir heureux et de le rester toute leur vie sous peine de stigmatisation sociale. Selon cette doctrine, le monde se divise en deux entre ceux qui connaissent le bonheur et ceux qui en sont privés. Le problème, c'est que tout le monde se retrouve dans le second groupe car cet idéal de béatitude permanente est absurde, il est hors de notre portée à nous humains et relève plus du projet divin. Imposer un tel dogme s'apparente donc à une démarche totalitaire.

L'importance du bonheur est donc surestimée aujourd'hui selon vous...

Oui. Je pense que ce n'est pas un idéal souhaitable. Le bonheur est une des composantes de la vie, mais il ne doit pas être la seule. L'homme n'est pas né pour être heureux. C'est de la tyrannie que de prétendre le contraire car comme il ne pourra de toute façon pas atteindre cet idéal, c'est lui faire croire que sa vie ne vaut rien. C'est le dévaloriser.

Un penchant à la culpabilisation plutôt judéo-chrétien, non?

En effet. Cette idéologie du bonheur se retrouve principalement dans les cultures européennes et américaines. Elle dérive d'ailleurs du christianisme. La recherche du bonheur aujourd'hui, c'est le prolongement de la quête du paradis perdu. C'est cette idée que la vie ne se suffit pas à elle-même, qu'elle est pleine d'une vie meilleure qui existerait ailleurs. Mais il n'y a pas de vie ailleurs. Vouloir rendre les gens coupables de ne pas être assez heureux est en effet une démarche très chrétienne. Chesterton disait d'ailleurs ceci: `Le monde moderne est plein d'idées chrétiennes devenues folles.´

Comment s'est installée cette obsession du bonheur?

Dans les années 60, à la faveur de l'hédonisme ambiant, on a assisté à un renversement des valeurs. Ce qui était interdit devient subitement obligatoire. Désormais, il faut par exemple jouir de la vie à tout prix. Dans l'exaltation, on impose donc de nouveaux dogmatismes qui ne sont pas moins terrifiants que les précédents dont ils prétendaient nous libérer. Il suffit pour s'en convaincre d'ouvrir les magazines féminins et masculins actuels, où il n'est question que de rectifier son corps, de mutilations diverses, et d'impératifs plus irréalisables les uns que les autres comme d'avoir une santé et un corps parfaits. On assiste à une sorte de rééducation collective à la félicité par cette presse souriante. On serait toujours en manque de quelque chose, on aurait toujours à se rattraper, à se corriger. Ce discours ne vous rappelle rien? Bien sûr que si, c'est celui des inquisiteurs, sauf qu'aujourd'hui, ils ont le sourire. Et qu'ils sont laïques! Ce n'est pas le moins cocasse dans l'histoire. Ce sont aujourd'hui des athées qui prennent le relais de la religion. La preuve que chaque fois qu'on croit rompre avec le monde ancien, on en garde en réalité quelque chose, et notamment ici les préoccupations essentielles du christianisme. Un exemple: l'immortalité. Un Michaël Jackson, qui n'a plus d'âge ni de sexe, incarne ces corps imputréscibles dont parle le Nouveau Testament dans une tentative vaine d'échapper à tout déterminisme biologique. Même si en réalité il ressemble plus à un monstre, à un Dracula avec un visage de Bambi. Le message religieux a donc été réinvesti dans des activités profanes. On souffre toujours, plus en se flagellant à coups de fouets, mais en faisant du jogging ou de la musculation.

Comment vivait-on le bonheur avant qu'il ne fasse l'objet d'un culte?

Il était vécu comme un possible, une sorte de scintillement à l'horizon que l'on goûtait ici ou là, au gré des hasards. Tout l'inverse donc d'aujourd'hui où l'on pense pouvoir l'atteindre uniquement à force de labeur. Ce serait bien mieux pourtant d'admettre qu'il s'agit d'une sorte de grâce qui vient nous visiter à l'occasion, sans pour cela devoir courir après. Les gens seraient plus détendus, ils auraient moins l'impression d'avoir à se racheter tout le temps.

Une des conséquences de cette poursuite effrénée du bonheur est qu'on a de plus en plus de mal à accepter la souffrance...

La souffrance est devenue en effet intolérable, comme le malheur. Tous deux ont été mis hors la loi. Ce qui ne veut pas dire qu'ils ont disparu, bien au contraire. Mais ils ne peuvent plus s'exprimer normalement puisqu'ils sont bannis. C'est d'autant plus regrettable qu'ont disparu dans le même temps les rituels collectifs qui permettaient d'apaiser les souffrances diverses comme le deuil ou la séparation. De sorte qu'à notre époque, on souffre seul de son malheur et de l'impossibilité de l'exprimer. Les premiers malades du sida ont été confrontés à cette impasse. Ils se sont retrouvés seuls face à une société qui n'a plus les moyens collectifs de résoudre la souffrance.

La quête du bonheur conduirait donc paradoxalement à son contraire?

Exactement. Travailler à son propre bonheur, c'est travailler à sa propre destruction. Au lieu d'être un moment d'insouciance inattendu qui nous réconcilie avec le monde - Prévert disait d'ailleurs: `J'ai reconnu mon bonheur au bruit qu'il a fait en partant´ -, le bonheur est devenu un souci. On s'inquiète de ne pas être heureux. Il y a là un contresens générateur d'angoisses. Nos contemporains veulent être heureux comme ils veulent décrocher un diplôme.

L'argent n'a rien à voir dans tout ça?

Il permet d'acheter les signes extérieurs du bonheur. Mais les riches ne sont pas plus heureux pour autant. Ils vivent dans le désarroi de se rendre compte que, malgré ces avantages, ils ne sont pas plus heureux que les autres. L'argent contribue juste au bien-être et au confort. Ce qui ne veut pas dire évidemment que la pauvreté rend par contre plus heureux. Il n'existe pas de voie royale vers le bonheur.

De quand datent les premières aspirations au bonheur?

De l'Antiquité. L'idéal du bonheur vient de là. Même si à l'époque, il avait une acception plus restreinte. Pour Epicure, par exemple, le bonheur, c'était simplement l'absence de malheur: ne pas avoir faim, ne pas avoir mal, mais aussi ne pas tomber amoureux. On vivait le bonheur quand on était avec ses amis et qu'on se sentait protégé du monde. Il faut rappeler à ce propos que le bonheur comme nous le définissons, qui couronne une réussite personnelle, est très occidental. Pour la plupart des sociétés traditionnelles, la vie est une série d'épreuves entrecoupées de quelques rares moments de joie. Nous autres Occidentaux avons renversé cette vision. Nous avons voulu faire de la vie un long fleuve tranquille avec quelques moments bas. Il y a une dimension prométhéenne dans ce projet.

N'est-on pas condamné à chérir cet idéal étant donné que même si, comme vous, on adopte une attitude critique, on vit quand même dans ce monde?

En partie. C'est vrai que nous sommes pris dans l'image que les autres ont de nous. Et nous chercherons à tout prix à montrer que nous sommes épanouis. Même si, au fond, on est dépressif. Cela dit, je n'ai pour ma part jamais accordé beaucoup d'importance au bonheur. Je préfère me concentrer sur mes passions. Ce qui implique également une souffrance et des moments de déplaisir. La joie, la liberté et la vitalité comptent plus à mes yeux que le bonheur. Car elles donnent à l'homme cette capacité de rebondir dans l'existence, de surmonter les obstacles et les malheurs.

Cette exigence de bonheur finira-t-elle pas s'émousser au fur et à mesure que les gens prendront conscience que leur quête est veine?

Non, je ne pense pas. Car cet hédonisme exacerbé et despotique est dans l'air du temps. C'est quelque chose qui dépasse chacun d'entre nous. On devra donc aller jusqu'au bout de la logique. La dépression, cette maladie apparue il y a 50 ans et qui a remplacé la névrose, a encore de beaux jours devant elle. Elle est l'expression de la frustration éprouvée face à l'impossibilité, malgré tous les efforts, d'atteindre la félicité. À mon avis, la société ne changera de point de vue qu'après un événement très fort. En attendant, nous continuerons à rêver de maîtriser notre destin en simulant l'euphorie.

© La Libre Belgique 2002