Une opinion d'Hélène Wielemans, kiné dans une maison de repos et de soins bruxelloise.

Mars : début de la crise du coronavirus. Les écoles sont fermées, les maisons de repos interdites aux visiteurs. C'est le lockdown. Les belges restent chez eux, cuisinent, jardinent, se mettent au jogging ou au vélo… Dans les rues, il fait plus calme, on entend les oiseaux chanter.

Une partie de la population n’est pas à l’arrêt pourtant. J’en fais partie. Kiné dans une maison de repos et de soins bruxelloise, mon travail fait partie des professions essentielles. Je pars donc chaque matin sur mon vélo, pédalant fièrement comme une héroïne, fière d’être de ceux dont la contribution à la société est indispensable à son fonctionnement.

Fin mars, un médecin fait le bilan : 15 jours après le confinement des personnes âgées dans leur résidence, aucun cas de Covid n’est déclaré. Si le virus entre dans la maison de repos ce sera par le personnel, qui n’aura pas suffisamment respecté les règles d’hygiène. Ces règles : se laver les mains, garder la distance (oui mais pour les toilettes, les massages, on fait comment ?), porter des équipements de protection (oui mais ils sont réservés au personnel des hôpitaux…).

Pourtant le virus, silencieux, discret, est déjà là. Il circule parmi le personnel et les résidents.

Quand les premiers résidents feront de la fièvre, que tous dans mon service, patients et personnel, seront malades… il sera déjà trop tard.

Les masques, les tabliers, les tests systématisés arriveront deux semaines trop tard.

Deux semaines à voir les résidents tomber malades, à les soigner avec les moyens disponibles, à s’investir avec tout notre cœur, à notre corps défendant. Et à partir du 5 avril, compter les morts, les mettre dans des sacs mortuaires, prévenir les familles… et voir certains se battre, lutter et guérir, se réjouir avec eux qu’ils soient toujours là.

En mai, tenter à tout prix de remettre de la vie : accueillir les nouveaux résidents, les emmener au jardin, prendre le soleil, sentir les fleurs, goûter les fruits. Avec eux, s’emplir de l’air extérieur, me réjouir qu’ensemble, eux et nous soyons vivants. Chasser la mort de mon esprit, ranger la tristesse dans un petit coin, dans un petit sac mortuaire au fond de mon cœur, et tenter de faire de la place à la joie en moi.

Me réjouir de la réouverture des magasins, de la réouverture des écoles, accueillir à nouveau les familles, petit à petit, en respectant les distances.

Fin juin, espérer que le virus s’est endormi quelque part, que notre vie va pouvoir recommencer comme avant.

Un chaud samedi de juin, apprendre la mort du fils de 19 ans d’amis très proches. Décès accidentel, inattendu, d’un jeune homme libre et heureux, au début de sa vie d’adulte. Soudain alors, mon cœur explose, toute ma tristesse mais aussi ma colère et ma révolte accumulées depuis des mois se libèrent. Et le choc de cette mort vient réveiller d’autres peines plus anciennes, d’autres deuils.

Tout l’été, je tente de contenir ma peine. Pour mon amie qui a perdu son fils et qui se tient debout face à l’adversité, je n’ai pas le droit de craquer. Que vaut ma tristesse par rapport à la sienne ? Alors je continue de travailler, d’aider, de soigner et d’écouter. Mais refusant d’écouter ma peine, je suis petit à petit envahie d’une immense fatigue. Mon cœur pleure, mais je veux continuer malgré tout : être là avec mes collègues, pour mes patients.

Je tombe de mon vélo, sur ma tête trop lourde de mes soucis, mais après une semaine de repos je remonte en selle.

Puis en septembre, l’évidence énoncée par ma responsable d’équipe : "Tu dois t’arrêter, tu es allée trop loin dans tes réserves, il est temps de souffler."

Accepter alors de m’arrêter, accueillir les émotions qui viennent, le trop-plein de larmes qui se libère enfin, faire avec la culpabilité de ne pas être au front avec les autres, prendre le temps de raconter, tenter de comprendre.

Accepter de m’occuper de moi mais me sentir perdue et ne pas savoir comment faire : qui suis-je ? Quels sont mes besoins ? Mes envies ?

Apprendre à connaître mes limites, accepter d’en avoir, oser dire non…

Accepter cette fragilité en moi.

Trouver le chemin d’un thérapeute, raconter et entendre ce mot que je ne voulais pas entendre : burn-out.

Écouter les informations, voir arriver la deuxième vague du Covid, entendre parler de la fatigue et de l’épuisement des soignants ; entendre parler des 15 à 20 % du personnel de santé absents pour maladie.

Réaliser que j’en fais partie. Tenter de comprendre pourquoi, quand d’autres tiennent encore debout, moi je suis à terre. Accepter de ne pas être avec mes collègues dans ces moments difficiles. Avoir du mal à accepter que je dois passer avant les autres. Que celui qui a besoin de soins aujourd’hui, ce n’est pas l’autre – c’est moi.

Me mettre en mode reconstruction, le temps nécessaire

Tenter de comprendre pourquoi les métiers du soin aux autres génèrent autant d’épuisement professionnel. Pourquoi un soignant sur 5 aujourd’hui n’en peut plus ? Peut-être que l’empathie et l’attention à l’autre, caractéristiques de ces professions, les rendent plus vulnérables ? La société met-elle trop la pression sur les soignants, à force d’économies et de réduction de personnel ? Ou bien est-ce l’épidémie de Covid-19 qui a rendu d’autant plus intenable la situation déjà compliquée du personnel de soins ?

Notre société devrait-elle davantage prendre soin de ceux qui soignent; ajouter des bras sur le terrain, refinancer, mais aussi permettre aux travailleurs d’avoir des bouées d’oxygène dans leur profession.

A moins que l’épuisement professionnel ne soit intrinsèquement lié à l’histoire ou à la personnalité du soignant qui craque ? Dès lors, ne faudrait-il pas inclure dans les écoles des cours de soin à soi et, par la formation continue, apprendre aux soignants à s’écouter et guérir de ses blessures intérieures ?