Une carte blanche d'Amélie d’Arschot; conférencière et auteur du "Roman d’Héliopolis" (Éditions Weyrich).

L’Ever Given, l’immense porte-containers taïwanais, aussi vertigineux qu’un immeuble de quinze étages et d’une longueur de 400 mètres aurait été détourné par des vents violents lorsqu’il a pénétré dans l’entrée Sud du Canal du Suez. Venant de Yantian en Chine et se rendant à Rotterdam, il s’est retrouvé, échoué en travers du canal, rendant impossible le passage aux dizaines de bateaux qui empruntent cette voie d’eau chaque jour.

Pendant six longues journées, le transport maritime international en fut affecté et les centaines de bateaux en attente furent même photographiés par satellites. Le canal du Suez est le chemin le plus court par voie d’eau entre l’Europe et l’Asie, c’est dire son importance stratégique car il représente à lui seul, le passage de 10 % du commerce mondial.

Un projet très ancien

Relier la mer Méditerranée à la mer Rouge fut déjà pensé sous l’Antiquité. De nombreuses études furent entreprises au cours des siècles et même la réalisation du canal des pharaons, probablement sous la XIIe dynastie, mais il fut souvent modifié, abandonné et finalement détruit. Lors de la campagne d’Egypte en 1798, Bonaparte ordonna une préparation technique mais celle-ci, par erreur de triangulation, craignait une différence de 9 mètres entre les deux mers.

Le canal du Suez fut finalement construit au XIXe siècle, grâce à Ferdinand de Lesseps mais il ne faudrait pas oublier l’explorateur et ingénieur français, Louis Maurice Linant de Bellfonds qui, dès 1827, a commencé ses première études d’un projet visant à faire communiquer les deux mers. Nommé ingénieur en chef des travaux publics en Égypte, il modernisa les canaux d’irrigation et entreprit la construction de barrages le long du Nil. Il réussit à convaincre Ferdinand de Lesseps qui lui-même put persuader le Vice-Roi Saïd d’obtenir la concession des terrains nécessaires à la réalisation du canal.

Un symbole du progrès technique

Des travaux pharaoniques commencent en 1859 et les européens se passionnent pour le chantier du siècle.

Afin de faciliter les travaux d’envergure de creusement du désert, le Vice-Roi permet à la compagnie d’utiliser la corvée, sorte de mobilisation forcée des paysans lors des crues du Nil. Après cinq ans de travaux intenses qui provoquèrent des centaines de décès parmi les fellahs, un effort considérable de mécanisation fut enfin entrepris. Le chantier de Suez devient alors une sorte de symbole du progrès technique. Les travaux vont durer dix ans au lieu de cinq et coûteront le double des prévisions. Le canal de Suez ne verra son achèvement que grâce à la pugnacité de Ferdinand de Lesseps, triomphant tant des obstacles politiques et des machinations que des difficultés techniques. Quel succès lorsque le transport de Londres à Bombay ne prendra plus que quarante jours au lieu des quatre mois par le Cap de Bonne Espérance.

D’une longueur de 160 kilomètres et d’une profondeur de 8 mètres, il relie les deux mers sans écluses. Il fut inauguré avec grand faste et somptuosité le 17 novembre 1869 en présence de nombreux souverains européens. Avec l’évolution du transport maritime, ses dimensions furent modifiées au fil des années.

Financé au départ par les capitaux français et égyptiens, les anglais rachetèrent les parts du gouvernement égyptien, en grande difficulté financière et le pays fut placé sous contrôle anglais à la fin du XIXe siècle. En 1956, le président Nasser nationalisa le canal de Suez et mis sous séquestre les biens de la Compagnie Universelle du Canal de Suez ce qui provoqua la fameuse crise de Suez.

Des bateaux de plus en plus grands

En 2015, Le président Fatah al-Sissi inaugura en grandes pompes, le nouveau canal du Suez permettant aux bateaux de se croiser : élargissement, creusement jusque 35 mètres en son milieu et dédoublement sur une partie, ce qui réduit de moitié le temps d’attente pour le passage. Notons le rôle des entreprises belges : C’est le groupe Démè qui pour la quatrième fois depuis la seconde guerre mondiale contribue à l’optimisation de ce canal et la société Jan de Nul quant à elle, a creusé le nouveau canal.

L’incident de ces derniers jours a porté l’attention internationale sur l’épineux problème de ce célèbre canal car les bateaux deviennent de plus en plus immenses et au fil du temps c’est le canal qui s’est adapté en s’agrandissant et s’approfondissant. Ne serait-ce pas l’inverse qu’il serait temps de privilégier ? Que les bateaux s’adaptent à ce mythique chemin d’eau qui traverse le pays des pharaons.