Une opinion de Joseph Junker, ingénieur civil et père de famille.

Je me suis endormi un tantinet agité hier. Non pas que je sois angoissé par le virus, non. Ce qui cause mon tourment, vraiment, ce sont toutes ces procédures. Les 40 pages du plan Covid de l’école des enfants m’avaient déjà passablement énervé. La signature obligatoire de l’instruction Corona présentée par la société de titre-service quant à elle m'a donné mal à la tête. Puis sont venus le "logigramme décisionnel" régissant les interactions sociales au boulot ; la procédure #safetogether de mon coiffeur ; Le pictogramme dans les WC sensé m’expliquer comment faire ; la gamme opératoire de sécurité inventé par mon patron (et donc géniale) ; l’analyse de risques du travail du livreur de pizzas…Et ne parlons même pas de la procédure édictant les règles pour les camps de jeunesse, qui m'a appris que l'infortuné Akéla de mes fils sera contraint et forcé de tenir un "registre de contacts" détaillé durant tout le camp, à présenter aux "inspecteurs Corona" en cas de contrôle... Horresco Refferens !

Tous documents aussi ridicules les uns que les autres, et au but plus ou moins avoué de couvrir les arrières des personnes qui les ont édictées. Bref, mes nuits de jeune père de famille se sont trouvé un cauchemar de plus : la technocratie de la santé est désormais devenue un fait.

Qu'est-ce qu'une technocratie ?

Il fut un temps où la bureaucratie du Plan régnait sur le monde. Son économie planifiée tenait d'une main de fer l’espace marxiste, prétendant y planifier l’économie d’une manière rationnelle et égalitaire. Dans l'espace capitaliste également, c’était l’ère des super-organisateurs et de l’état stratège et du bureau du Plan. Petit à petit, toute cette technocratie fut conspuée, répudiée comme non efficiente, et remplacée uniformément par le marché et sa fameuse main invisible sensée maximaliser les gains de tout échange économique. Ce fut la prise de pouvoir de la finance, sans doute certes plus efficace, mais qui n’en a pas moins remplacé la vieille technocratie du plan par sa propre technocratie, ses grands argentiers, ses directeurs des finances et Project officers, ses costs controllers, ses tableaux de résultats absurdes à n’en plus finir, ses revues de projets mensuelles etc.. Toutes choses destinées à garantir à l’actionnaire la valeur de l’entreprise qu’il achète et les profits qu’il peut en escompter. Transformant petit à petit l’entreprise en tableur Excel géant, la nouvelle technocratie financière, surpuissante, a fait la pluie et le beau temps, détermine ce qui compte ou ne compte pas dans l’entreprise, ce qui mérite d’être monitoré et ce qui ne mérite pas de l’être, et par là-même, ce qui existe… et ce qui n’existe pas.

Le futur ne s’annonce pas meilleur, et déjà on voit poindre de nouvelles technocraties. La technocratie carbonique par exemple. Tout comme son prédécesseur financier qui prétendait de rationaliser les ressources, elle part d’un objectif honorable : mieux respecter l’environnement. Sauf que, plutôt que de remettre en question les technocraties qui l’ont précédée, elle tente de purement et simplement s’y substituer. Ainsi l’empreinte écologique et son étonnante métrique, ou encore le bilan carbone font office de nouveau PIB, quand on ne tente pas de remplace ce dernier par le Bonheur national brut. Tous calculs qui possèdent leurs propres modes de quantification, leurs hypothèses et leurs propres dynamiques, et une manière implicite de faire exister ou disparaître les choses auxquelles par essence ils s’intéressent ou non. Une étonnante (et décevante) manière qu'on certains écologistes de remettre en question le système… sans réellement le remettre en question.

La nouvelle technocratie de la santé

La technocratie de la santé se fixe elle aussi un objectif noble, qui correspond à la valeur en vogue dans la société du moment : la bonne santé de tous. Elle se distingue néanmoins des autres par une particularité : la rapidité avec laquelle elle s’est imposée dans notre vie à la faveur du Coronavirus. Et on peut déjà prédire qu’elle produira tout aussi rapidement les mêmes effets que les technocraties précédentes. Déjà, les gourous de la distanciation sociale et de l’aménagement d’un beau poste de travail "sûr" pullulent sur LinkedIN. Ils seront à n’en pas douter rapidement suivis de leur normes ISO 1009, leurs instances de contrôles, les chartes de santé que chaque employé sera prié de signer (sans contact) le sourire aux lèvres, les grands discours et slogans creux sur "notre priorité, votre santé" et bien-sûr le nouveau vocabulaire novlangue qui va avec. Pire, elle se déclinera bientôt dans tous les "Key performance indicators" de vos chefs et de vous-mêmes, et vous serez dorénavant bien obligé de faire au moins semblant de les respecter. Ainsi, en fin d’année, vous pourrez vous féliciter de l’excellente tenue de "l’indice de performance immunologique" de votre département. Tout cela culminera probalement en 2050, lorsque l’OMS annoncera fièrement que l’indice de transmission composite bactério-viral de l’Afrique vient de dépasser le niveau jamais vu de 100, signe d’une nouvelle ère de de prospérité et de progrès.

Le tout sera maintenu en place par toute une puissante bureaucratie. Au sommet, les virocrates du Bureau national de la Santé détermineront les grandes orientations, du Bien et du Mal, des actions dont il convient d’avoir peur et celles qui méritent la considération sociale. Ensuite viendront dans chaque entreprise les cadres intermédiaires : les CHO (ou "Chief Health Officer") et une batterie de consultants de santé certifiés IMMUNE® I, II ou III (suivant leur catégorie de prix), chargés de décliner dans chaque entreprise ou organisme les normes que le Grand Bureau aura édicté. Enfin, en bout de chaîne viendront une armée de Health controllers, de Viral Risk Assesment Program Managers et de COVID Prevention Operators, auxquels on aura attribué un titre ronflant et la responsabilité aussi inutile que fastidieuse de tordre la réalité du terrain pour la conformer à la manière dont la technocratie aime la regarder.

Une réaction humaine : l'indifférence

Les mêmes causes produisant les mêmes effets, tout cela ne tardera pas à susciter l’indifférence et la perte d’adhésion des employés. Après avoir tenté une bonne douzaine de fois d’expliquer à la technocratie "la vraie vie"; après avoir signé pour la quatorzième fois de leur carrière une Travel policy les engageant à ne pas voyager à plus de 15 personnes au cours de leurs déplacements en bus en Afrique et ne pas toucher leurs enfants 7 jours après chaque voyage d’affaire ; après s’être fait imposer une trois cent septante-quatrième procédure ; après avoir rempli au moins autant de registres excel de traçage de contacts envoyés à la moulinette par une adresse e-mail du Company health center de New Dehli avec votre patron en copie ("Please take action today") ; après y avoir mis n’importe quoi et s’être fait féliciter ; après avoir vu son meilleur pote se faire virer pour y avoir mis la vérité ; l’employé normal -c’est-à-dire humain - se rendra à la seule solution rationnellement possible : prendre son mal en patience, passer maître dans l’art de remplir ces tableaux à la noix de manière à satisfaire l’ogre technocrate, puis une fois dépêtré de cette hydre, contourner comme il peut les procédures pour réaliser son vrai travail. Celui auquel en fin de compte aucune technocratie ne s’intéresse vraiment.

Je me suis réveillé tout tremblotant… quel horrible cauchemar ! Heureusement, tout cela n’était qu’un mauvais rêve ! Je suis bien toujours en 2020, demain j’irais au boulot, je m’assoirais à mon bureau confiné de 3,0 m, désinfecterai mon clavier et tout ira bien. Ah, d’ailleurs il faut que je me rendorme. Demain, c’est le jour de ma Financial Risk Project Review. Il faut que je sois en forme, mon patron sera là. C’est important.