Une chronique de Xavier Zeegers.

"Un ministre, cela ferme sa gueule ou ça démissionne !" Le mot est de Jean-Pierre Chevènement, et fait florès sitôt que l’un d’entre eux exprime quelque tourment déontologique. Et un ministre, belge, cela doit rester aussi de marbre ? Cela pourrait exprimer ses opinions mais devrait cacher ses émotions pour rester lisse, éviter d’être soupçonné de gérer son "image" ? Pour Frank Vandenbroucke, qui réfréna difficilement ses larmes après sa visite d’un hôpital en pleine tourmente, la question ne se posa pas. Oui, il y a des émotions incontrôlables, à l’image de son collègue français Olivier Véran, en charge de la Solidarité et de la Santé, qui ne… ferma pas sa gueule lorsqu’un député l’interrompit ironiquement au Parlement : "Continuez, vous allez nous faire pleurer !" Le faquin fut illico envoyé dans les cordes et même prié de quitter l’hémicycle : bravo !

"Toute vertu est une forme de comédie", disait le poète William Yeats. C’est parfois le cas, en effet. Rappelons-nous le fameux discours du maréchal Mobutu s’adressant aux Zaïrois en avril 1990 pour leur annoncer la fin du parti unique, prélude à l’avènement d’une vraie démocratie. S’arrêtant net, faisant mine de réprimer un sanglot, l’œil embué, il soupira : "Comprenez mon émotion…" ; ce qui déclencha une approbation hystérique. Larmes de crocodile car il ne céda pas une once de pouvoir. Elles peuvent être une arme de chantage, de séduction même, mais pas seulement. Et comme elles pèsent sur l’Histoire ! Déjà dans la Bible, Jésus pleure trois fois : face aux péchés du monde, au décès de Lazare, et au début de sa Passion. Soit devant le mal, le deuil, et la souffrance, ingrédients incontournables de nos destinées à des degrés divers. Soulignons en passant que Tintin pleure aussi trois fois dans les albums…

La découverte du malheur signifie la fin de l’enfance. La mienne s’acheva en quelques secondes à la vue d’une séquence holistique dans la série télévisée de Jacques Bredael lors du cinquantenaire de la guerre de 1914-18. Une vieille dame, filmée de dos, est effondrée à sa fenêtre. Pas de bon samaritain pour elle, et pour cause : une foule en exode passe, aussi désespérée qu’elle. La caméra monte lentement vers le toit. C’est un brasier : le monde flambe. À mes yeux, l’image du XXe siècle. Et qui se poursuit : les Arméniens en exil quittent le Haut-Karabagh, pourtant leur propre terre, en brûlant leurs maisons.

Sans négliger toutefois - ne le boudons pas - le rire aux larmes ; si jouissif. Versons-les sans vergogne aux ruissellements de nos vies. Car la médecine est formelle : pleurer est bon pour la santé. Nos glandes lacrymales nous protègent des infections, intrusions et irritations, contiennent un antidouleur proche de la morphine qui fait baisser la tension, elles évacuent aussi la pression de nos émotions excessives, nous invitant au "lâcher prise". Une éducation rigide intimait naguère aux petits mâles de ne jamais pleurer s’ils voulaient devenir des hommes. L’idéal pour en faire de vrais machos. Démarche sexiste car un esprit large ne requiert pas un cœur de pierre. Et si le rire est contagieux, les larmes aussi, alors brassons-les. Ce sont celles des autres qui font surgir les miennes. Dans la maison-musée de Victor Hugo à Paris, j’ai vu une expo de ses manuscrits, dont le poignant " Demain, dès l’aube ", hommage à sa fille noyée. J’ai cru déceler une tache, un pâté. Je me penchai : non, c’était une larme, tombée pile sur l’encre. Comprenez mon émotion. Une autre tomba aussitôt : la mienne. La vitre écarta le sacrilège.

Je songe aussi au geste de François à Lampedusa quand il brida l’euphorie de son élection en jetant une couronne de fleurs en mer, disant : "Qui a pleuré pour la mort de toutes ces personnes sur les bateaux engloutis ? Nous sommes une société qui a oublié l’expérience des pleurs, du ‘souffrir avec’. Oui, la mondialisation de l’indifférence nous a ôté la capacité de pleurer !"

Fallait-il un virus pour méditer cela ? Pourvu que le vaccin nous rende le sourire…

xavier.zeergers@skynet.be