Une opinion de Maryllis Callaud, Marie Cartuyvels, Pierre-Charles de Dorlodot, François-Guillaume Eggermont, Robin Hainaut, Martijn Lambert, Baudouin de Lannoy, Clothilde de Meulenaere, Pauline van Rijckevorsel, Père Emmanuel de Ruyver, Raphaël Van Hoolandt, David Wouters, les douze jeunes chrétiens organisateurs de la Session Lead.

Malgré un huis-clos imposé, cette période de confinement peut être l’occasion de réfléchir au sens authentique de la liberté.

Que signifie être confiné ? Être contraint, sans aucun doute, et fortement limité dans sa capacité de mouvement. En ce moment, ceux qui ne sont pas à pied d’œuvre pour lutter contre le fléau du virus sont priés de demeurer chez eux, et voient leurs libertés passer bien loin dans l’ordre des priorités derrière l’impératif sanitaire.

Toutefois, ce qui semble être une privation de liberté pourrait être l’occasion de redécouvrir ce désir qui jaillit du plus profond de notre être. Et pourquoi pas d’en faire une expérience plus authentique ? L’idée contemporaine de liberté implique l’absence de contraintes et de liens. C’est une liberté d’indifférence, pauvre, et qui est au fond toujours une échappatoire. Mais comment trouver cette liberté qui nous permet de nous accomplir pleinement ? Comment dépasser les obstacles et les entraves qui semblent parfois nous clouer sur place, et nous empêchent de donner le meilleur de nous-mêmes ?

Sous certains aspects, les évènements actuels rappellent ceux décrits par Albert Camus dans son roman La Peste. Avant l’arrivée de l’épidémie à Oran, les citoyens étaient convaincus d’être libres. Mais l’étaient-ils vraiment ? Affairés à des préoccupations de seconde zone, ils semblaient en réalité s’ennuyer profondément. Soudain la peste surgit, et prend les autorités de court. Le remède à la maladie est en rupture de stock. Rapidement, l’épidémie compromet la saveur de l’existence et pousse beaucoup de citoyens à fuir ou à s’enfermer dans le déni.

Mais une fois ce désespoir dépassé, de nombreux habitants d’Oran se dévouent et s’engagent dans l’épreuve. Isolés par la quarantaine, ils commencent à prendre soin de leurs proches et des malades. Le docteur Rieu, protagoniste en première ligne face au fléau, prend conscience qu’il "avait seulement gagné d’avoir connu la peste et de s’en souvenir, d’avoir connu l’amitié et de s’en souvenir, de connaître la tendresse et de devoir un jour s’en souvenir." La lutte contre la peste aura finalement permis aux citoyens d’Oran de rompre le cercle de l’aliénation qui a caractérisé leur existence, et de donner un nouveau sens à leur vie.

La liberté intérieure

Ils font ainsi paradoxalement l’expérience d’un autre degré de liberté, plus inattendue et plus stimulante. Cette liberté, c’est la liberté intérieure, celle qui nous émancipe de nos asservissements et de nos inhibitions. Celle qui nous ramène à l’essentiel : être à soi et être aux autres, vraiment soi et vraiment présent. Cette conception-là se rapproche de la vision chrétienne de la liberté.

À première vue, il semblerait pourtant qu’être chrétien et libre soit incompatible. Les textes de la Bible fixent des limites à notre liberté ("Tu ne tueras point, tu ne commettras point d’adultère, etc." – Mais ne suis-je pas libre de tromper ma femme ?!), l’Église nous demande de suivre certaines directives ("Tu aimeras ton prochain comme toi-même" – Suis-je obligé de l’aimer ?!) et émet d’autres prescriptions à priori pesantes (aller à la messe le dimanche, faire le carême, etc.). On pourrait trop facilement en conclure qu’être chrétien limite la liberté.

Mais si notre société s’est émancipée de la morale religieuse, elle l’a remplacée par bien d’autres commandements : hygiéniques, écologiques, moraux, normatifs… Qui ne s’est pas déjà senti obligé de manifester son soutien à telle cause, de devoir obligatoirement se comporter d’une telle façon commandée par la norme actuelle ? Le problème ne réside d’ailleurs pas tant dans le contenu de ces injonctions… Bien sûr, il n’y a aucun mal à – par exemple – être des "consommateurs responsables" ou à manger 5 fruits et légumes par jour. Mais ce qui serait tragique serait de vivre dans la peur et la servitude de ces directives, en pensant qu’"il faut que je m’y plie pour mériter ma dignité". Le message qu’apporte la révélation chrétienne, la Bonne Nouvelle sans cesse à rappeler, c’est au contraire que nous sommes aimés d’un amour infini, sans condition préalable, sans devoir le mériter par nos actions. Alors, libérés d’une inquiétude fondamentale, nous pouvons commencer à écouter notre conscience et à aimer le bien librement (pour approfondir ce thème, l’ouvrage A Philémon – Réflexions sur la liberté chrétienne d’Adrien Candiard fournit une réflexion passionnante sur le sujet). Ce chemin de liberté et de vie nous permet d’être davantage la personne que nous sommes appelés à être, au-delà de tous les masques et conditionnements dans lesquels la société ou le conformisme nous enferment, souvent bien malgré nous.

Redécouvrir la vérité de notre être

Certes, cette libération n’a rien d’évident… Une scène imaginée par Dostoïevski dans les Frères Karamazov, illustre particulièrement finement la difficulté des hommes à recevoir le don de la liberté. De manière fort improbable, Jésus décide de revenir en toute simplicité au temps de l’Inquisition espagnole au XVIe siècle. Les gens le reconnaissent, et se rassemblent autour de lui. Face au trouble grandissant, le Grand Inquisiteur fait arrêter Jésus, et le met en prison. Il l’accuse alors non pas de créer le désordre ou de contester son autorité, mais précisément d’apporter la liberté aux hommes : "Au lieu de T’emparer de la liberté humaine, Tu l’as multipliée, et Tu as ainsi imposé pour toujours à l’homme les affres de cette liberté. Il devait dorénavant juger lui-même, dans son cœur libre de ce qui était bien ou mal, en n’ayant devant soi pour seul guide que Ton image – mais comment n’a Tu pas prévu qu’il repousserait enfin et contesterait même Ton image et Ta vérité, étant accablé sous ce fardeau terrible : la liberté de choisir ?"

Ainsi, cette liberté authentique et profonde n’a rien à voir avec l’absence de contrainte. Ce confinement, en nous invitant au dépouillement, peut nous permettre de redécouvrir la vérité de notre être et ainsi de retrouver cette vraie liberté. Celle-ci n’est pas celle qui consiste à céder à ses envies du moment, mais nous pousse vers la créativité, la réflexion et la relation vraie à l’autre. Elle nous entraîne vers les chemins tortueux de notre conscience. Pleine de risques et toujours à conquérir, elle est sans nul doute la plus belle des aventures qui vaille la peine !

En septembre 2020, la sixième édition de la Session Lead rassemblera pendant quatre jours 130 jeunes autour de témoignages d’acteurs engagés dans les domaines associatif, politique, économique, philosophique et religieux. Objectif : encourager la réflexion personnelle et l’engagement au service du bien commun. www.sessionlead.be