Une opinion d'Aymeric de Lamotte, avocat et conseiller communal à Woluwe-Saint-Pierre.

La frénésie du dehors s’est éteinte soudainement. Le tintamarre des klaxons et les cris d’enfants se sont tus. Le fracas de nos vies a fait place au calme. Alors qu’une entre-saison morne s’ouvre entre les crocs de l’hiver et les bourgeons du printemps, nous vivons dans une étrange attente. Une attente angoissante quand nous lisons dans la presse que le Coronavirus chinois se répand dans la population en Europe. Une attente jalonnée de pensées pour les soldats en blouse blanche qui affrontent vaillamment l’ennemi invisible. Une attente qui invite aussi à se montrer solidaire et à tendre la main aux personnes isolées et plus âgées, premières proies du nouveau prédateur.

L'essentiel

Mais cette attente crée aussi l’opportunité d’un recentrage sur l’essentiel. Jusqu’au 16 mars dernier, une certaine vie sociale effrénée constituait une force centrifuge qui nous aspirait vers un abîme intérieur. L’agenda débordait d’événements divers, de dîners et d’achats souvent superflus : tant d’excuses commodes pour se fuir. Ce confinement inattendu entrave ce mouvement compulsif telle une feuille de verre décape l’enduit inutile d’un vieux meuble. Il nous laisse désemparés et face à nous-même. Dans La France contre les robots, Georges Bernanos écrivait : "On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure." Cette conspiration universelle sommeille le temps d’une pandémie. Le confinement nous dépose sur le chemin de notre vie intérieure et nous invite à le parcourir.

Le vide et le silence s’installent. Deux compagnons que nous avions perdus de vue. Nous avons aujourd’hui le choix, soit de poursuivre la fuite en comblant ce vide et ce silence de séries Netflix et de réseaux sociaux ; soit de vivre sans faux-fuyant, d’écouter ce que ce vide et ce silence ont à nous dire et de les habiter d’une vraie substance. Nos journées deviennent alors clairsemées de plages horaires, pour affûter notre sensibilité et élargir nos horizons de connaissance. La notion de vie intérieure renvoie à celle de vie de l’esprit évoquée par Saint-Exupéry dans sa Lettre au général X – « Il n’y a qu’un problème, un seul : redécouvrir qu’il est une vie de l’esprit, plus haute encore que la vie de l’intelligence, la seule qui satisfasse l’homme » – ou encore à celle de pensée méditante de Martin Heidegger : « La pensée qui calcule ne s’arrête jamais, ne rentre pas en elle-même. Elle n’est pas une pensée méditante, une pensée à la poursuite du sens qui domine dans tout ce qui est. » Si nous sortons de cette longue nuit hagards, abreuvés de divertissements insipides et vulgaires, nous aurons manqué une occasion d’approfondissement.

Provoquons de grands bouleversements en nous

Mettons notre portable en mode avion et partons à la conquête de la vie de l’esprit qui regorge de trésors insoupçonnés. Entamons, par exemple, un grand roman qui décortique les tréfonds de l’âme humaine ou un essai dont l’éclairage subtil décille nos yeux sur les grands enjeux de notre temps. Si la consommation immodérée de séries émousse notre acuité à la réflexion et notre capacité d’émerveillement, la lecture, au contraire, les aiguise. Ecoutons l’oreille attentive une musique qui distille l’ineffable. Redécouvrons les grands classiques du cinéma, cette écriture moderne dont l’encre est la lumière. Démêlons les fils de notre être lors d’introspections. Laissons-nous pénétrer par la beauté de la nature lors de promenades en forêt. Passons des heures à échanger et à approfondir nos relations familiales ou amicales si nous avons la chance d’être confinés en famille ou avec des amis en colocation. En réponse à la léthargie dans laquelle est plongée le monde, provoquons de grands bouleversements en nous.

D’aucuns se bercent d’illusions et prétendent que cette épreuve nous amènera à l’avenir à changer notre mode de vie. Il semble plus probable que la civilisation moderne et notre vie effrénée reprennent leurs droits. Lorsque les feux repasseront au vert, rugissant d’une liberté retrouvée, nous fonderons vers les cafés et reprendrons nos habitudes. Nous nous avachirons à nouveau devant notre écran après une journée de travail souvent harassante et nous négligerons à nouveau notre vie intérieure. Mais, d’ici-là, montrons-nous généreux envers nos aînés et enivrons-nous de cette ode à la beauté du monde qu’est la culture.