Une opinion de Hugues Latteur, ingénieur commercial.

Ce matin, j’ai vécu une expérience furtive singulière : en faisant le plein à la station service, j’ai échangé avec de parfaits inconnus des propos chaleureux et des regards complices. En toile de fond, il y avait bien sûr une inquiétude partagée face aux événements hallucinants qui sont en train de secouer la Belgique et une partie du monde. Cela n’a pas manqué de me rappeler la journée du 11 septembre 2001 : dans le train qui me ramenait à la maison, quelques heures après l’attentat, la consternation était palpable mais la conversation était agréable, presque émouvante, comme ce matin.

Faut-il rappeler que, au sens étymologique, le terme apocalypse signifie « révélation » ? Mon expérience matinale m’incite en tout cas à espérer que, face à une tragédie, dans un contexte de pénurie hypothétique, les humains sont capables de dévoiler leur côté solidaire, plutôt que de révéler le pire de ce dont ils sont capables.

Notre civilisation approche d’une bifurcation d’une ampleur comparable à la chute de l’empire romain

En ces temps historiques, il est plus difficile de rester zen et ouvert à l’autre qu’en temps normal. En même temps, la tâche n’a jamais été aussi vitale. Ici et maintenant, n’est-ce pas l’occasion d’enfin consacrer du temps et de l’énergie à une stratégie personnelle de sérénité et de résilience, pour se sauver soi-même et ceux et celles qui sont dans le même navire ?

Dans un article publié le 29 décembre dernier (1), j’avançais que « notre civilisation fossile interconnectée approchait d’une bifurcation d’une ampleur comparable à la chute de l’empire romain » : face à des « menaces intriquées », « des événements à l’autre bout de la planète influençant une situation locale (et inversement) », notre société me semblait peu résiliente : « en cas de choc ou de crise systémique, sa capacité de rebondir pour évoluer vers un nouvel équilibre est très limitée ». J’évoquais aussi l’importance de « réapprendre des compétences oubliées, telles que faire le deuil de ce qui semble acquis, développer notre résilience ou nous relier à ceux qui partagent notre destinée ». Je n’étais évidemment ni le premier ni le seul à tenir un tel discours.

La crise du coronavirus est probablement une opportunité unique à saisir, peut-être la dernière chance, pour enfin agir au quotidien et faire mentir les cassandres qui répètent que « tout se déroule comme prévu pour que survienne le désastre »(2).

Alors que nous disposons d’une panoplie de coûteuses assurances tous risques (incendie, responsabilité civile, hospitalisation, auto, voyage, décès, vie, …), n’aurions-nous maintenant pas besoin d’une nouvelle forme d’assurance, face à des risques systémiques ? Plutôt que de multiplier les « signes extérieurs de richesse » dans une société qui épuise les citoyens à vivre au-dessus de leurs moyens, le temps est venu d’apprendre à accumuler des « signes intérieurs de résilience », ou, en d’autres mots, à désirer vivre mieux avec moins. Comment faire ?

Pour commencer, il est urgent de découvrir nos talents, donc notre place unique dans le monde. En aimant qui je suis, en ayant conscience de ma valeur (et de mes imperfections), je m’ouvrirai plus facilement aux autres et j’aurai envie de contribuer au bien commun. Pour trouver l’énergie d’accomplir ma mission de vie, il est vital de choisir une pétillante hygiène de vie, à renfort de dopamine, de sérotonine, d’ocytocine et d’endorphines. Le secret est mal gardé : le sport, la musique, le jeu, le rire, les câlins, le sommeil, le chant ou encore une alimentation saine sont de véritables machines à neurotransmetteurs de bien-être.

Mettre en cohérence nos pensées, nos paroles et nos actes

Pour entretenir une vigoureuse et joyeuse résilience, il existe une foule d’autres outils : remplacer la « fièvre acheteuse » par la « fièvre du samedi soir », créer du beau, respirer un air pur (la pollution atmosphérique n’est-elle pas en train de chuter depuis quelques semaines dans l’hémisphère nord ?), savourer la fierté d’autoproduire, apprendre à explorer l’inconnu, dépasser le cadre de nos certitudes, cultiver « l’envie d’être en vie », grâce à la méditation, au yoga ou à une autre pratique.

Puisque les milliers de générations qui nous précèdent vivaient en symbiose avec la nature, un « retour aux sources » est aussi essentiel : cet après-midi, au milieu du tumulte, je suis parti me promener, j’ai écouté le chant printanier des oiseaux et j’ai plongé les mains dans la terre de mon jardin. Si, comme beaucoup, je n’ai pu résister aujourd’hui à la tentation irrationnelle d’acheter quelques provisions « au cas où », mon achat le plus engageant fut un lot de semences et du terreau. Il est temps de semer l’avenir et de choisir les graines d’un futur désirable.

Coronavirus ou pas, « vivre mieux », avec plus de résilience et de zénitude, cela signifie concrètement plus de végétal, de marche, de minimalisme, de solaire, de zéro-déchet, de circuit-court, et … c’est moins de viande (nombre de virus affectant l’homme ne viennent-ils pas de l’animal ?), de voiture, d’avion, de possessions, de supermarché, de « made in China ».

Par ailleurs, nous devons tout à la collectivité. Elle nous fournit l’accès à la santé, à l’eau, à l’énergie, à l’éducation, une foule d’autres choses et, en cas de crise, l’Etat gère la situation pour un mieux, comme aujourd’hui.

Même si nous avons une fibre individualiste, tâchons donc d’œuvrer individuellement à l’émergence d’une humanité vaillante. Le moine bouddhiste Thích Nhất Hạnh enseigne que nous « inter-sommes » et pourtant, dans nos opulentes « villes de grande solitude », l’indifférence est fréquemment monnaie courante. Au-delà de ce qui nous sépare, qu’est-ce qui nous rapproche, mis à part une mobilisation face au virus asiatique ? Pour que notre bateau ne se transforme pas en vaisseau fantôme, tissons donc plus des liens (en suivant strictement les consignes sanitaires des autorités). Réapprenons le sens de l’empathie, développons le goût de donner et recevoir, renonçons à la facilité de l’inimitié, rôdons-nous d’urgence à la communication non violente et déconnectons l’ego de la prise de décision collective.

Pendant et après la crise, ces aptitudes pourront s’épanouir dans le bénévolat, l’activisme, un habitat groupé, une dynamique de « ville en transition » ou encore au sein d’une coopérative citoyenne.

Mes propos sont finalement assez banals et pourtant, je pense que, personnellement, je n’en fais pas encore assez. Comme le dit Frédéric Lenoir, « il n’y a sans doute rien de plus difficile que de mettre parfaitement en cohérence nos pensées, nos paroles et nos actes ». Dès la réouverture des écoles, tâchons de mettre l’enseignement au service de cette transition (voire de cette révolution) intérieure qui s’impose à nous.

1 https://etopia.be/signes-interieurs-de-resilience/

2 Version actualisée en 2012 du rapport Meadows "Halte à la croissance?" de 1972, Smithsonian Institution