Une opinion d'Anne Morelli, historienne, professeure honoraire à l'ULB.

L’épidémie n’a pas été gérée en Europe au gré de forces invisibles. Le divin a quitté le domaine épidémiologique, signe de la sécularisation de notre société.

Depuis la nuit des temps, les épidémies, comme les autres catastrophes "naturelles", ont été attribuées à des vengeances divines ou à des forces du Mal.

Lorsqu’une communauté était frappée d’un fléau épidémique, seul un sacrifice pouvait conjurer la catastrophe. Plus le fléau était important, plus le sacrifice et le bouc émissaire devaient également l’être.

Pour se réconcilier avec les dieux, qui avaient déchaîné les éléments ou la maladie, il fallait les apaiser par un sacrifice expiatoire.

Philostrate, dans sa Vie d’Apollonius de Tiane (Philostratus, "The life of Apollonius", vol II, Loeb Classical Library, 1969, livre VIII, chap. VII, p.323), nous conte le drame de la ville d’Éphèse, en proie à une terrible épidémie de peste qui met en danger l’existence même de la ville. Un mendiant étranger est identifié comme le responsable de l’épidémie. C’est sa mort par lapidation qui va apaiser les dieux et donc chasser la peste.

Selon Philostrate, c’est Apollonius qui aurait identifié le "coupable" et enjoint à la population d’Éphèse de le lapider dans le théâtre même où l’on honorait Hercule. Lors de son supplice, le vieil étranger aveugle se serait révélé être en réalité un démon déguisé et, une fois que les pierres de sa lapidation le recouvrant furent retirées, il avait complètement disparu. Le lieu de sa lapidation fut choisi pour y ériger une statue d’Hercule et l’épidémie se termina.

Selon la même logique, dans l’Ancien Testament , le doigt de Dieu déclenche des tragédies. Courroucé, le Tout-Puissant peut provoquer chez les Égyptiens et leurs animaux une éruption de pustules (Exode 9,8-12).

Au Moyen Âge, des sacrifices expiatoires semblables frappent les Juifs ou les sorcières, considérés comme coupables de la diffusion de la peste ou d’une épidémie transmise par l’eau corrompue d’un puits.

L’absence de connaissances scientifiques permettait de croire à ce lien entre la fin d’une épidémie et la nécessité d’un sacrifice humain.

C’est la violation de l’ordre divin qui entraîne la colère divine et celle-ci peut se déchaîner à travers divers types de catastrophes, parmi lesquelles les épidémies.

Jusqu’à l’aube de notre siècle, des autorités religieuses catholiques n’ont pas manqué d’attribuer ces fléaux alternativement au doigt de Dieu ou au pouvoir du Diable. La grippe espagnole ou le sida furent encore présentés par certains comme des maladies envoyées par Dieu.

En 2010, Mgr Léonard, futur archevêque de Malines-Bruxelles, n’avait-il pas suscité l’étonnement, voire le scandale, en présentant l’épidémie de sida comme une "manifestation de la justice immanente" ? Même si "immanente" est le contraire de transcendante, la maladie apparaît en quelque sorte comme la conséquence du jugement de Dieu sur les comportements des êtres humains, et l’homme en serait donc responsable.

L’épidémie de coronavirus qui traverse actuellement nos pays est-elle attribuée aux mêmes causes ?

Si on excepte le clergé polonais, qui a proposé de multiplier les messes pour faire face au virus, et quelques hésitations en Italie (Aller prier à l’église, n’est-ce pas une urgence aussi justifiée qu’aller chercher à manger ?), les diverses religions présentes en Europe ont très généralement suivi les consignes sanitaires des gouvernements, et n’ont pas hésité à fermer leurs lieux de culte et à supprimer les offices publics pour éviter la dispersion du virus. Et si le pape François a fait à pied un pèlerinage dans Rome déserte le 15 mars, c’était pour implorer un miracle et la fin de la pandémie. Mais il n’a pas accusé le Ciel de se venger par le coronavirus des péchés des hommes.

L’épidémie n’a pas été gérée en Europe occidentale en fonction de forces invisibles. Le divin - au moins au sens classique - a quitté le domaine épidémiologique. Un signe peut-être de la sécularisation inéluctable de notre société ?