Une opinion de Pascal Chabot, philosophe, chargé de cours à l’Ihecs.

Journal d'un philosophe confiné, jour 8 – 25 mars 2020

Une grande partie de notre résilience actuelle vient d’Internet. L’immense confinement contemporain, qui concerne 2,6 milliards de personnes depuis que l’Inde, hier, a sommé ses 1,3 milliards de citoyens de rester chez eux, ne serait pas pensable sans l’existence du réseau. Les populations européennes sont dociles et ont abdiqué sans résistance d’une de leur liberté les plus précieuses, celle d’aller et de venir. La conscience de la nécessité sanitaire de cette réclusion entre sûrement pour beaucoup dans cette docilité. Mais elle ne suffirait probablement pas si les réseaux ne venaient offrir une vie de substitution assez riche à ceux qui y ont accès. La proximité virtuelle joue ici comme compensation à la distanciation sociale. Les écrans font écran au virus, mais ouvrent sur le monde. Ils permettent que la vie dans les bulles ne soit pas une vie autistique, mais une vie connectée.

C’est comme si toute une logistique anticipait depuis longtemps la possibilité de ce confinement

D’un point de vue technique, c’est comme si tout était prêt et que les plateformes avaient depuis longtemps tablé sur l’atrophie musculaire d’une humanité nourrie de pixels du matin au soir. Rivé à son récepteur, chaque individu est l’heureux participant d’un réseau d’assignés à résidence qui ne se plaint de sa situation que via l’ajout de nouveaux posts et de nouvelles vidéos aux dizaines de milliards qui circulent déjà. Il faut dire que les offres sont assez prodigieuses. Les logiciels de télétravail qu’on essayait de vendre sans beaucoup de succès depuis des années connaissent leur heure de gloire, et s’installeront probablement pour longtemps dans la société. Dans les universités et les écoles, les cours se donnent à distance. C’est comme si toute une logistique anticipait depuis longtemps la possibilité de ce confinement dont elle tire maintenant les bénéfices. Tant de choses peuvent se faire à distance que certains se demandent pourquoi ils perdaient du temps dans les transports, risquaient des rhumes dans les open space et supportaient la conversation d’individu qu’ils n’auraient jamais eu l’idée d’accepter sur leurs écrans. Sans compter les odeurs à midi. Et tout cela protégé, au chaud, cumulable à loisir avec des tâches domestiques ou du vélo d’appartement. L’essentiel pour la visio-conférence est que le haut du corps soit habillé ; le bas sera toujours hors-champ. La vie dans les bulles n’est-elle pas confortable et libre? La cybernétique au chevet d’une biologie fragilisée, voilà la formule gagnante du jour.

Le monde des signes

Dans cette mue, l’humanité continue à s’auto-définir comme manipulatrice de signes. Car via un clavier, sur un écran et par le micro, ne passent que des informations numérisées : des signes visuels et auditifs, des mots et des phrases, des dias et des tableaux, des chiffres à foison… Pour beaucoup, travailler aujourd’hui consiste à recevoir, à traiter et à envoyer des emails, comme un jeu de ping-pong infini. Mais toujours des signes et rien que des signes ! Rien de concret. Tout qui télétravaille reste dans la partie abstraite de l’univers humain, celle qu’une barrière qu’on appelle écran sépare du monde des choses et, plus largement, de la matière. Mais il s’en passe des événements dans ce monde des signes. On y apprend, on y paraphe des contrats, on y conclut des affaires, on donne des ordres, beaucoup d’ordres, et on se fait plaisir. L’inflation du signe par la technique a créé le plus grand cloud d’interactions et de messages qui soit.

Les deux humanités : la nouvelle fracture

Mais voilà, il faut rappeler l’évidence : on ne plante pas un clou sur internet. Les optimistes habitants du cloud ne devraient peut-être pas trop oublier que leur télétravail nécessite une infrastructure matérielle où tous les boulons comptent, pour lesquels les kilomètres de câbles nécessitent de creuser la terre, dont les satellites requièrent une maintenance, avant d’avoir été minerais de fer ou extrait de terre rare. Bref, il y a de plus en plus deux humanités : ceux qui appuient sur des boutons, qui pianotent à longueur de journée, et ceux pour qui ces segments signifiants deviennent des ordres de faire, de déplacer, de toucher, de coller, d’assembler, de soulever, de porter, de conduire, de trier, de planter, d’arroser, de récolter, de saigner, d’équarrir, de découper… Le bon vieux monde, en somme, où la sueur existe, où le tour de rein menace plus que l’embonpoint : le monde de la matière, sans lequel les prodiges du clavier ne pourraient survivre longtemps. Logiciel contre logistique, voilà la nouvelle fracture que cette crise éclaire d’un jour très franc. Les logisticiens travaillant à flux tendus connaissent leur revanche en terme d’utilité, eux qui passaient parfois pour des habitants de second ordre du village global, tandis que les télétravailleurs comprennent de mieux en mieux que ce n’est pas parce que l’on appuie sur un bouton que l’ordre est suivi d’effet. Vous pouvez envoyer tous les mails que vous voulez pour exiger qu’on vous livre des masques : s’il n’y en a plus, il n’y en a plus. Les signes et les choses ont deux vies bien différentes. D’un côté la distance, de l’autre la proximité. Et l’on comprend enfin avec cette crise que l’humanité a été beaucoup trop loin dans la fracture entre logistique et logiciel. Qu’un pays comme la Belgique qui a dominé l’industrie textile mondiale pendant des décennies et qui se vante encore de s’y connaître en dentelle ne soit pas capable de produire des masques chirurgicaux en cellulose montre à tout le moins qu’il y a eu abandon de poste. L’on a cru que les boutons suffisaient à faire tourner le monde… On s’est trompé.

Deux choses encore. D’abord, il faut remarquer que le télétravail est l’étape la plus poussée de la division du travail. A chacun sa tâche et uniquement sa tâche. L’employé est seul, avec des collègues de plus en plus virtuels, sans doute de moins en moins solidaires. Ce peut être ressenti comme une perte. Bien des études ont montré que l’ambiance d’un collectif de travail dépendait notamment de la fréquentation des machines à café où tant de choses se nouent et se dénouent. Les méthodes physiques informelles et les interactions classiques restent les plus savoureuses.

Enfin, last but not least, il ne faudrait pas oublier que le cyber-monde est aussi un bon terrain de jeu pour les virus ! Avant cette crise, le terme était d’ailleurs réservés aux logiciels malveillants ; on avait oublié leur origine biologique. Ce serait donc une erreur de trop s’y retrancher. Et d’ailleurs, l’on peut se poser la question : une paralysie générale des réseaux et des banques de données à cause d’un virus informatique serait-elle ou non pire dans ses retombées sociales (et non dans ses horribles effets létaux) que celle que nous vivons ? Il y a en tous cas matière à réfléchir, ce qui ne veut pas dire qu’il faille se retirer du monde réconfortant des réseaux, si utile, mais plutôt qu’il faudra, après, veiller à combler la fracture…