Une opinion de Barbara Dessars, maman d’une jeune étudiante de 20 ans.

Il y a quelques jours, en faisant la file à la caisse d’un magasin, j’aurais dû répondre à cette dame âgée qui, masque mal porté, sous le nez et couvrant à peine la bouche, se plaignait auprès de la vendeuse de ne plus pouvoir faire ses courses en toute liberté et sans masque, à cause du comportement irresponsable "des jeunes"…

J’aurais dû lui dire qu’il est aussi absurde de considérer que tous les jeunes sont irresponsables que partir du principe que tous les vieux sont respectueux et réfléchis.

J’aurais dû lui parler de ma fille et ses amis qui, en première année de Médecine, ont respecté strictement le confinement pendant trois mois et ont l’impression d’être en blocus depuis le début du confinement.

J’aurais dû lui raconter comment ma fille a vécu ses examens en ligne… D’abord, le stress d’un bug informatique pendant l’examen, après les ratés de certains tests à blanc réalisés par l’université… puis le stress d’un problème du réseau wifi qui nous a conduit à acheter un amplificateur de wifi.. puis le bête stress d’être déconcentrée pendant l’examen par les miaulements du chat qui gratte à la porte pour rentrer dans sa chambre ou par le facteur qui sonnerait à la porte… puis, pendant l’examen, ne pas avoir l’opportunité de revenir en arrière sur les questions et donc de devoir décider si elle répond même quand elle n’est pas sûre mais comme elle ne sait pas si les questions suivantes seront plus accessibles… ah oui, aussi le désarroi devant le défilement du temps restant pour l’examen… et celui de réaliser qu’en voulant répondre vite, elle a coché trop vite la mauvaise case et ne peut décocher sa réponse qui sera donc comptabilisée comme fausse…

J’aurais dû lui dire qu’alors qu’on promettait de la "bienveillance" aux étudiants, après 3 mois de strict confinement, de nombreux étudiants se retrouvent à devoir consacrer les semaines estivales à préparer un examen de seconde session, alors qu’il ne leur a parfois manqué qu’un point pour y échapper, parce que des professeurs n’ont pas trouvé d’autre moyen de limiter la tricherie aux examens que de réduire très fortement le temps de réponse, générant stress et parfois panique à l’examen auprès des étudiants qui ne trichent pas évidemment, les tricheurs ayant sans doute été plus créatifs que leurs professeurs pour trouver la parade…

J’aurais dû lui dire la créativité par contre de ces jeunes universitaires qui ont mis en place des stratégies pour se motiver à travailler, et maintenir le lien social entre eux, via des sessions quotidiennes de travail collectif et quelques soirées de jeux ou discussions à bâtons rompus en appels vidéos.

J’aurais dû lui dire aussi les amitiés qui sortent renforcées de cette période, les échanges via Messenger ou équivalent se prêtant peut-être plus aux confidences…

J’aurais dû lui raconter la première fois où ils se sont revus, "en vrai", fin juin, après leurs examens, à l’extérieur, n’osant pas se rapprocher trop, leur crainte de se contaminer les uns les autres, alors que le risque était vraisemblablement minime, puisqu’ils n’avaient vu personne d’autre que leurs parents et frères et sœurs pendant trois mois…

J’aurais aussi dû lui parler de mon neveu, sorti de rhétorique cette année, sans un bruit, sans voyage de rhéto, sans bal de rhéto, sans même une proclamation… mais en complet déphasage jour/nuit, après des mois de jeux PS4 et laissé à l’abandon par l’école, puisqu’on ne pouvait pas enseigner de nouvelle matière aux élèves…

J’aurais d’ailleurs dû lui dire aussi que grand sorteur et sportif, il n’a plus fait de sorties et s’est limité à des exercices de maintien en forme mais bien sûr, plus de sport d’équipe, tellement vital pour lui, pendant trois mois…

Rappelez-vous de vos 18 ans

Alors bien sûr, comme on l’a déjà entendu, et personne ne le conteste, nos grands-parents qui ont connu la guerre ont vécu bien pire que ces quelques mois de confinement.

Ce qui est drôle, c’est que ceux qui disent cela aujourd’hui ne l’ont sans doute pas connue non plus… Que nos seniors d’aujourd’hui sont plutôt ceux qui défendaient les grands idéaux de mai 68, et "Vive la liberté et la désobéissance" !

La question n’est évidemment pas de remettre en cause le besoin d’adapter nos comportements à cause du contexte sanitaire. La question est de respecter et de tenir compte de nos jeunes.

D’abord, en prenant en compte leur mode d’accès à l’information : y a-t-il encore beaucoup de jeunes de moins de 25 ans qui regardent le JT, qui lisent la presse écrite ? A-t-on ciblé leurs réseaux sociaux pour communiquer les informations sanitaires ou n’y a-t-il vraiment que les partis d’extrême droite qui ont compris quels canaux utiliser pour s’adresser aux jeunes ?

Sont-ils nombreux les parents qui ont discuté avec leurs enfants de qui inclure dans la bulle de cinq, et sont-ils nombreux à avoir laissé la priorité de choix à leurs enfants ?

Vous vous rappelez vous, à 18 ans ? L’insouciance, les fêtes, l’amitié, l’amour …

Vous imaginez leur inquiétude à l’idée d’une rentrée avec à nouveau des cours "en virtuel" ?

Et leur inquiétude à l’idée que toute incartade de leur part pourrait ramener le virus chez leurs parents, voire pire, leurs grands-parents ?

Ma fille et quelques amis, ce dont ils rêvent, ce n’est pas de pouvoir à nouveau sortir en boîte de nuit ou de partir dans un des nombreux pays "zone rouge" ou région "zone orange" où de nombreux Belges sont partis… Non, après ce semestre éprouvant pour le moral, ils aspirent simplement à passer quelques jours ensemble après la seconde session d’examens, même en Belgique, à pouvoir reprendre les cours en présentiel en septembre, à pouvoir se retrouver à la cafèt à midi, à pouvoir travailler ensemble en bibliothèque… Bref, on est bien loin des clichés qui circulent sur les jeunes.

J’aurais vraiment dû lui expliquer tout ça à cette dame âgée, mais j’ai préféré ne pas retarder encore la file à la caisse… et puis, son masque était mal mis.