Une opinion de Sophie Voortman, professeur de philosophie dans le secondaire supérieur (5e et 6e) dans une école à pédagogie Freinet, ACE et rédactrice.

Mise en quarantaine, ou presque. Mars 2020 aura été le mois le plus singulier qu'un grand nombre d'individus en ce monde, spécifiquement en Occident, auront pu connaître dans leur existence civile. Il est ce temps où nous parlons de quarantaine, un nombre de jours où nous nous devons de nous tenir à carreau de nos concitoyens devenus tous suspects de contagion. Cependant que certains s'activent pour soigner les malades du Covid-19 ou continuent a minima à faire tourner le pays, la population se cloître au risque d'une suspension tant des corps que des esprits.

Le ton est lancé, il est celui de l'effroi face à l'ennemi. Nos politiques parlent de "guerre", les médias exaltent l'anxiété, la surveillance se renforce. Pourquoi passer par ce registre de langue et toute son armada de conséquences ? Michel Foucault dans Surveiller et Punir nous parle, lors de la peste au XVIIe , de la mise en place d'un dispositif politique disciplinaire : "La peste comme forme à la fois réelle et imaginaire du désordre a pour corrélatif médical et politique la discipline. Derrière les dispositifs disciplinaires, se lit la hantise des 'contagions', de la peste, des révoltes, des crimes, du vagabondage, des désertions, des gens qui apparaissent et disparaissent, vivent et meurent dans le désordre [...] La ville en danger de peste, c’est l’utopie de la cité parfaitement gouvernée : on oppose l’ordre absolu pour combattre le désordre de la maladie".

Les absences morales à travers l'histoire

Mettre de l'ordre pour contrer "l'ennemi" et mieux contrôler la population peut devenir bien vite une tendance banalisée, une inscription sur la longueur, bien au-delà de la période de crise. Et puis, il y a nos absences morales. L'histoire nous conte des comportements de lâcheté, d'égoïsme, de ségrégation et autres infamies lors des épidémies et épreuves qu'une société affronte ponctuellement. Du côté des penseurs, Hannah Arendt a montré combien le mal est banal, Stanley Milgram avec son expérience nous a montré qu'on peut soumettre des individus à la mort sous l'autorité d'une blouse blanche (ce qui peut aussi fonctionner avec un col blanc). Il nous faut éviter le pire, nous le comprenons, mais sachons rester critiques face aux propos et comportements ambiants alors qu'en ce type de situation nous suspendons ce dernier outil qui nous permet pourtant de conserver notre intégrité, de prévenir ce qui pourrait survenir par la suite et de conserver les apprentissages propres à cette période ! Nous le savons, un maintien de la peur et du stress qui en découle amènent à des comportements irrationnels, susceptibles de répondre aux suggestions extérieures et aux conditionnements. 

Là est l'expression du pire où "chacun est arrimé à sa place" (Foucault) et susceptible de l'oubli de soi et des autres, mais il peut aussi en être autrement. Avec l'aide des réseaux sociaux, la pensée solidaire s'affiche et le confinement s'allège. Nos espaces ne sont plus fermés les uns aux autres, mais divulgués, racontés à qui veut l'entendre. De là, nous pouvons publier virtuellement nos idéaux et rêveries. Ces espaces sont pour certains trop étroits, on y souffre de solitude, ou au contraire, de la présence infernale du trop grand nombre ou de personnes indésirées ; pour d'autres, ils sont des lieux où l'on réalise le rêve du répit et du temps suspendu. C'est Gaston Bachelard qui nous parle de cet enchantement, notre espace détenant des qualités de refuge où l'on peut rêver. Tel un corps maternel, il est un lieu de rémission loin des "soucis citadins", de repos et de visions. Confiné dans un lazaret à Gênes en pleine contagion de la peste de Messine, Rousseau l'avait compris. Il s'était plu à arranger le lieu selon ses besoins. Le premier apprentissage en une telle situation est l'appropriation d'une poétique de l'espace. Il nous faut l'habiter pour créer un abri en ce temps qui exalte les angoisses diverses. 

S'il n'est pas un enfer, le temps du confinement peut ainsi devenir celui de l'arrangement, du labeur utile, de la contemplation, mais aussi une occasion de brandir notre solidarité, nos visions nouvelles, nos rires et notre esprit critique. À l'ère 2.0 et productiviste, y arriverons-nous ? Ferons-nous de cette tempérance une expérience salvatrice ? 

À lire ou à relire : 

- Surveiller et punir de Michel Foucault (1975) 

- Les confessions. Livre VII de Jean-Jacques Rousseau (1769-1770) 

- Psychologie des foules de Gustave Le Bon (1895) 

- Eichmann à Jérusalem de Hannah Arendt (1963) 

- Soumission à l'autorité de Stanley Milgram (1963) 

- La poétique de l'espace de Gaston Bachelard (1957)