Une opinion de Yves Patte, sociologue et entrepreneur.


Aujourd'hui, tout un courant entend relever les défis écologiques par le recours presque exclusif aux technologies. Ce qui saute aux yeux cependant, c’est que les grands absents de cette écologie… c’est nous, les "êtres humains".


Ce qui saute aux yeux, en les lisant, c’est que les grands absents de cette écologie… c’est nous, les "êtres humains". Pas une seule mention dans l’article, alors que la technologie et l’économie sont mentionnées respectivement 8 et 6 fois. A peine trouve-t-on, à deux reprises, un très impersonnel "les gens", pour qualifier les 7,5 milliards d’êtres humains qui peuplent la Terre.

L’ "écologie", c’est pourtant historiquement "la science des relations des organismes avec leur habitat", comme l’écrivait Ernst Haeckel en 1866. Cette science invite donc à s’intéresser à des êtres vivants, et aux relations extrêmement complexes qui s’instaurent entre eux, au sein d’un écosystème. A la même époque, Darwin décrivait ces chaînes de causalités très complexes entre les organismes vivants, ce qu’il appelait l’ "économie de la nature". Et cela implique une extrême prudence lorsqu’on tente, tels des apprentis-sorciers, à agir sur ces organismes et sur leur environnement, que ce soit pour installer "de grands ventilateurs aspirant l’air pour en extraire le CO2", pour se nourrir de viande synthétique, pour "bourrer nos cités d’électronique", ou pour réintroduire certains prédateurs dans des forêts éducatives, comme le préconisent Damien Ernst et Corentin de Salle.

En fait, leur écologie, c’est celle que nous connaissons depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et ce qu’on appelait "la Révolution verte" : cette politique d’intensification de l’agriculture grâce à la chimie, aux engins agricoles et à la sélection des variétés de céréales à haut rendement. C’est l’ "hypothèse de Borlaug" : une augmentation de la productivité agricole à l’hectare permet de réduire les surfaces cultivées.

Un désastre

Depuis, on sait que cette agriculture a aussi causé une pollution généralisée par les pesticides, une diminution de la biodiversité, l’érosion des sols… et des exodes ruraux. Aujourd’hui, selon la même logique, on nous propose des "fermes souterraines sous lampes LED" et du "kérosène vert". Kirkpatrick Sale, essayiste américain, grand défenseur du localisme, résume très bien cette volonté de poursuivre, encore et toujours dans ce modèle industriel :

"Le progrès est le mythe qui nous assure que ‘en avant toute’ n’a jamais tort. L’écologie est la discipline qui nous enseigne que c’est un désastre".

Lorsque Damien Ernst et Corentin de Salle, qui ont écrit une carte blanche promouvant ce courant, disent que seules les sociétés prospères et éduquées (c’est-à-dire industrialisées) peuvent lutter contre la pollution, ils se basent sur une application des courbes de Kuznets à l’environnement. Cette théorie présente en réalité peu de résultats empiriques. Et sa forme en U inversé montre simplement qu’un haut niveau d’industrialisation tendrait simplement à revenir à un niveau de pollution identique à celui d’un faible niveau d’industrialisation ; pas que l’industrialisation tendrait à réduire la pollution de manière linéaire.

Deux biais majeurs

Or, ce modèle promu par les auteurs est basé sur deux biais majeurs.

Le premier biais consiste à voir le progrès comme quelque chose d’unidirectionnel. Les sociologues préfèrent l’approche de Claude Lévi-Strauss, anthropologue, grand humaniste, qui décrivait le progrès comme des "sauts qui s’accompagnent de changements d’orientation". Lui qui a passé sa vie à étudier des peuples dits "primitifs" rappelait que "l’humanité en progrès ne ressemble guère à un personnage gravissant un escalier". Il préférait l’image du cavalier dans un jeu d’échecs : "qui a toujours à sa disposition plusieurs progressions mais jamais dans le même sens". Et il faut bien reconnaître que l’Homme n’a pas inventé que de bonnes choses. La science et l’innovation relèvent de l’essai et de l’erreur. Ainsi, l’amiante a pu être appelée le "matériau miracle", avant qu’on se rende compte de ses méfaits sur la santé. Et on pourrait citer de nombreux médicaments dont on s’est rendu compte de la dangerosité (Thalidomide, etc.). Toute évolution (organique, humaine, scientifique, technologique) est faite d’allers et de retours, d’essais et d’erreurs, de "conjectures et de réfutations", comme disait Karl Popper.

Ce qui nous amène au deuxième biais : nous n’avons pas à accepter les innovations et la technologie comme une sorte de "package". Comme si nous devions choisir entre tout ou rien. Comme si ne plus vouloir de city trips à Milan pour 24€ impliquait aussi de se passer du vaccin contre la variole. Comme si être contre les sacs plastiques jetables impliquait de rejeter les greffes de cœur. Non, Corentin et Damien, nous ne sommes pas "schizophrènes" en voulant l’un mais pas l’autre.

Nous n’avons pas à choisir entre, d’un côté, le récit "technolâtre" d’un passé infernal vers un futur paradisiaque et, de l’autre, le récit "technophobe" d’un passé édénique vers un futur apocalyptique. Une approche proprement humaniste replace l’Humain dans son présent. Dans les choix que nous pouvons faire collectivement, démocratiquement, ici, localement et maintenant.

Le cœur d’une écologie "authentique" (si cela a du sens) n’est pas la technologie et le développement économique, mais l’Humain, et sa capacité à vivre et à survivre avec les autres organismes vivants dans son habitat naturel.

Les jeunes – et moins jeunes – qui manifestent dans la rue ne demandent pas, de manière schizophrénique, à pouvoir "skier au printemps" et "manger des fruits tropicaux", tout en luttant contre le réchauffement climatique. Ils ne demandent pas que la technologie réduise les dégâts de la technologie. Ils demandent que l’être humain soit au cœur du projet écologique, parce qu’ils ont l’impression que ça fait quelque temps qu’il n’est plus au cœur ni du progrès technologique, ni du développement économique…