N-VA et PS incontournables après les élections : c’est le scénario rêvé pour De Wever. Un blocage fédéral alors que se constitueraient les régions validerait l’idée de deux démocraties irréconciliables. Une opinion de Vincent Laborderie, doctorant à l’Université Catholique de Louvain (UCL)

Beaucoup a déjà été dit sur le débat qui a opposé Bart De Wever et Paul Magnette sur RTL et VTM. Pourtant, personne n’a encore remis en cause le fait que l’on ait accolé l’adjectif "national" à ce débat, alors que cette confrontation bipartisane excluait les représentants des deux tiers des électeurs belges.

Réduire la démocratie belge à ces deux partis nous montre déjà une évolution fondamentale : la simplification extraordinaire d’un paysage politique toujours plus complexe, par des médias avides de simplification. Souvenons-nous qu’en 2007 et 2010, une grande soirée de débats avait inclus tous les partis du nord et du sud du pays.

Cette année les électeurs devront se contenter de ce face-à-face calqué sur les débats Français ou Américains. On comprend que la formule soit médiagénique. Mais rien n’est plus éloigné de la réalité de la politique belge où, du fait du mode de scrutin proportionnel, les rapports de forces sont bien plus complexes. Néanmoins, le plus remarquable reste que ce débat constitue peut-être le prélude à la Belgique confédérale.

Un débat confédéral

Par le choix de ses participants, ce débat reproduit en effet la vision d’une Belgique confédérale portée par Bart De Wever. On sélectionne ainsi les deux leaders des partis les plus importants de chaque communauté. Chacune avait son champion, qui se trouvait être non seulement le président du parti le plus impopulaire de l’autre côté de la frontière linguistique, mais aussi le bourgmestre de la plus grande ville de sa région. Loin d’être nouveaux, l’opposition et l’effet de miroir entre les deux hommes et a été patiemment construite médiatiquement.

Au-delà de la sélection de ces personnalités stéréotypiques, tout a été fait pour que la confrontation ne fasse aucune nuance et que les différences politiques se confondent avec la distinction ethnolinguistique. Ainsi chaque "camp" a eu le droit d’emmener dans la salle 40 de ses supporters chargés de soutenir bruyamment leur champion. Chacun de ces champions parlait sa langue (celle de son camp), même lorsqu’un membre du public s’adressait à lui dans une autre. Le téléspectateur pouvait ainsi clairement s’identifier au champion parlant la sienne. La mobilisation communautaire est dès lors évidente et l’impression du "choc entre deux démocraties" (dixit Bart De Wever) totale.

Aucune distraction n’est venue gâcher ce bel édifice monolithique. Ainsi, en une heure de débat, aucun nom de parti politique autre que "PS" et "N-VA" n’a été prononcé. De même, la question de Bruxelles n’a pas été abordée une seconde. La Wallonie, la Flandre, le PS, la N-VA comme unique horizon. Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ?

Paul Magnette a eu beau répéter que Bart De Wever n’est pas seul en Flandre, l’évidence lui donnait tort : il n’avait que lui en face. Et s’il voulait véritablement montrer que la N-VA ne représentait pas toute la Flandre, pourquoi avoir accepté ce débat "national" tronqué au lieu d’un débat pluraliste où De Wever aurait été noyé dans la masse ?

Paul Magnette s’est d’ailleurs bien gardé de préciser que lui-même ne représentait pas tous les Francophones. Les habits du représentant de sa communauté sont bien trop confortables pour qu’on les refuse.

Quels que soient la verve et le sens de la repartie de Paul Magnette, il jouait dans une pièce où Bart De Wever avait déjà gagné, avant même que celle-ci ne débute. À la fin du spectacle, le "fait" que deux démocraties cohabitaient en Belgique n’était plus à démontrer mais relevait de la simple évidence. Encore une fois, Bart De Wever avait subrepticement réussi à imposer son cadre de pensée.

La campagne PS/N-VA

À ce stade, il convient de souligner que l’autodésignation de partis représentant leur communauté contre le parti honni n’est pas celui d’un soir, mais la pierre angulaire de la campagne tant de la N-VA que du PS.

Le parti nationaliste martèle depuis le début que cette élection est l’opposition entre le "modèle PS" et le "modèle N-VA". Voter pour un autre parti, quel qu’il soit, revient dès lors à voter pour le PS. Même chose au Sud du pays où le PS se présente comme le "rempart contre le nationalisme" et assimile allègrement MR et N-VA. Mais la menace venant aussi de leur gauche, les socialistes ont également précisé que le vote PTB renforcerait la N-VA. On a même fait appel à Johan Vandelanotte pour qu’il précise qu’"une voix pour le PTB et même pour Groen est un cadeau de dieu pour la N-VA", englobant ainsi les écologistes dans le camp des idiots utiles de la N-VA. Seul le CDH a, pour l’instant, échappé à l’opprobre.

Ayant cela à l’esprit, le slogan choisi par le PS pour sa campagne électorale prend un autre sens. "Plus fort ensemble" ne signifie pas, ou pas seulement, l’appel au rassemblement des électeurs de gauche, mais de l’ensemble des francophones pour faire face aux (nationalistes) flamands et à leurs alliés de droite.

La N-VA vote PS

On a assez dit que ce débat n’avait fait que renforcer les deux protagonistes dans leur propre communauté, au détriment de tous les autres partis. On pourrait dès lors se demander pourquoi De Wever fait un tel cadeau à des socialistes que l’on dit fragilisés et qu’il prétend vouloir mettre dans l’opposition. Mais le fait est que la constitution d’un gouvernement de droite sans le PS n’est pas sans risque pour la N-VA. Cela l’obligerait en effet à prendre ses responsabilités tant envers les électeurs que ses militants nationalistes.

À l’inverse, voir la N-VA et le PS dominer leur communauté au point d’être tous deux incontournables constitue le scénario rêvé pour De Wever. Le blocage durerait au niveau fédéral alors que les majorités régionales pourraient se constituer, validant sa vision de deux démocraties irréconciliables. Sachant que la N-VA ne pourrait accepter de gouverner avec le PS pour un programme purement socio-économique, il ne resterait, au terme d’une longue crise, que deux possibilités : constituer un gouvernement avec une réforme institutionnelle qui sanctionnerait ce confédéralisme de fait, ou organiser de nouvelles élections.

Dans ce cas ces élections prendraient l’allure d’un référendum pour ou contre le confédéralisme. Outre que, comme le souligne Carl Devos, "La N-VA et le PS sont des alliés objectifs qui se renforcent l’un l’autre", le premier a besoin du second non seulement pour gagner les élections mais également pour réaliser son programme confédéral.

Avec ce débat, Bart De Wever est parvenu à imposer son cadre de pensée tout en favorisant un PS dont il a besoin pour réaliser son ambition. On comprend dès lors aisément que Bart De Wever ait demandé à cor et à cri un nouveau débat avec Elio Di Rupo cette semaine.

Pour ceux qui en doutaient encore, il s’impose sans conteste comme le meilleur stratège (ou manipulateur) de la scène politique belge. L’avenir dira si le débat de mardi dernier aura été le premier de la Belgique confédérale.

Vincent Laborderie

Doctorant à l’Université Catholique de Louvain (UCL)

Centre d’Etudes des Crises et Conflits Internationaux (CECRI)