Une chronique de Xavier Zeegers (1).

Faut-il faire le bilan de l’année écoulée ? On ne l’oubliera pas tant elle fut triste et atypique, au point qu’on voudrait déjà l’oublier. Portons plutôt un regard sur les vingt premières années de ce siècle, plus si jeune déjà. Le 1er janvier 2000, nous étions optimistes après les années nonante inaugurées par la chute du Mur qui laissa entrevoir un regain démocratique malgré l’éclatement violent de la Yougoslavie, qui devait être la dernière embardée du XXe parvenu aux sommets de la barbarie : guerres civiles, mondiales même, et génocides avec la bombe atomique en prime. Puis, le hasard d’un calendrier à trois zéros fit qu’on imagina repartir… de zéro grâce au triomphe contagieux de la liberté et la tolérance prenant le dessus sur les dérives perverses enfin contenues, soit l’avènement d’une presque paix mondiale. Promesse fugace de Nouvel An - je fais régime, je ferai du sport - ou d’un nouveau millénaire, quelle différence si le soufflé retombe toujours ?

Une guerre ouverte contre la raison

Côté américain, on se réjouira des nouveaux augures mais sans oublier que, parmi les trois derniers présidents, deux furent franchement calamiteux, déclenchant des guerres à la fois désastreuses, inutiles, et elles-mêmes pourvoyeuses de nouveaux cancers tel l’État islamique qui n’a pas encore dit son dernier mot. Il y a aussi la gestion pénible, si pas poussive, d’une Europe peut-être trop vite élargie, à la fois contestée par ses ennemis extérieurs - pour Charles de Gaulle, c’était l’Angleterre - mais aussi de l’intérieur par ceux-là mêmes qu’on croyait avides de liberté mais pas encore libérés d’une sorte de Covid totalitaire dont ils furent les victimes et peinant visiblement à s’en remettre. La Russie renoue avec son tropisme totalitaire récurrent, et la Chine impose une dictature orwellienne tout en opprimant sauvagement un peuple, et déchire les accords de 1997 sur Hong Kong. Sans que l’on bronche, et cela pourrait être un second Munich. La Turquie a raté un rendez-vous historique, celui d’un islam cohabitant avec la démocratie. Certains s’en réjouissent. Pas sûr pourtant qu’il y ait de quoi.

Et voilà qu’en plus nous assistons à une guerre ouverte contre… la raison, d’autant plus alarmante qu’elle s’appuie sur les technologies modernes. Il y a cinq ans, peu avant son décès, l’admirable Umberto Eco lançait avec panache une tirade contre les réseaux sociaux, ces dépotoirs de l’information. "Jadis les cafés étaient remplis de personnes qui avaient trop bu mais ne causant de tors qu’à eux-mêmes. On les faisait taire aisément. Mais voici qu’Internet donne la parole à des légions d’idiots qui s’arrogent le même droit de parole que les experts ou un Prix Nobel. Nous assistons à l’invasion des imbéciles." Certes, l’imbécillité fait partie de la condition humaine, y compris pour les chroniqueurs. Mais elle gangrène les débats, nous étouffe, menace. Même Pasteur, le meilleur ami de l’humanité, est attaqué. Au temps du service obligatoire, les miliciens étaient vaccinés comme des bœufs, massivement, parfois avec la même aiguille. Nos parents avaient deux talismans : la photo du bébé sur la digue et le carnet de vaccination, en ordre. Aujourd’hui on a peur, on rechigne, on chipote sur cette fabuleuse avancée scientifique. Le Dr Yvon Englert, conseiller fédéral, déclara le 4 décembre à la RTBF qu’"il faut entendre et respecter l’inquiétude des réticents". Bien sûr, il faudra tenir des contre-indications à la carte. Mais respecter ? Reculer devant des craintes irrationnelles serait une gravissime menace pour les soignants qui sauvent, les scientifiques qui luttent et les vivants souhaitant… le rester. Qui applaudira ce strike ? Autant permettre de rouler la nuit sans phares, ou laisser les suicidaires monter sur l’autoroute à contresens.

On me reprochera un pessimisme rédhibitoire après ce survol pénible. Non, car rappelons-nous que l’Amérique a eu des présidents très honorables. Ainsi Eisenhower, qui aurait dit la veille du Débarquement : "À partir de maintenant, toute expression de défaitisme sera une cause de destitution immédiate." Bien dit ! Ne méprisons donc jamais l’avenir. Il réserve parfois de bonnes surprises. Alors, comme disait Giscard, bienvenue à toi, 2021.

(1) xavier.zeegers@skynet.be