Un témoignage de Virginie Nisen, professeure de religion dans le secondaire supérieur à l'Institut Sainte-Marie à Arlon (1).

Ce 14 avril, Madame Désir, Ministre de l’Enseignement, a fixé les modalités de la fin de l’année scolaire. La circulaire demande que tout soit mis en œuvre pour "favoriser le passage dans l’année supérieure, en accordant aux décisions de redoublement un caractère exceptionnel et en évitant les sessions d’examens de repêchage."

Sur les ondes, Madame Désir demande aux professeurs de faire preuve de clémence, et les associations de parents se réjouissent des mesures prises, de l’empathie de la Ministre et de sa prise en compte des difficultés des élèves.

On nous appelle à la clémence, les parents se réjouissent de cette bienveillance mais "attendent de voir comment les PO et les écoles appliqueront", et moi je serre les dents...

D’abord, j’ai eu un rire sarcastique devant ce nouveau choix sémantique… La clémence, ça nous change un peu de la bienveillance.

Puis j'ai soupiré. Tous ces efforts (les nôtres et ceux des ados) pour ce résultat... pour ouvrir une fois de plus les vannes de la réussite, et cela, que les compétences et acquis soient ou non appris.

Qu'imagine-t-on de nous?

Au final, j'ai envie de pleurer. On nous appelle à la clémence, comme si nous passions notre temps à "saquer". Comme si nous n'allions pas tenir compte de cette année si particulière au moment de délibérer. Les parents attendent de voir comment nous appliquerons les recommandations, "parce que les profs, ça aime faire échouer, et pousser les ados au surmenage; parce qu'il faut se méfier de cette espèce". "Ces gens qui ont choisi de passer leur vie au milieu d'ados, pourquoi ont-ils choisis ce métier au juste?", semblent dire certains. Pour les super congés que l’on nous crache au visage à longueur de la vie? Pour affûter notre bic rouge, et le dégainer à la moindre erreur? Pour jouir d'une toute puissance sur de pauvres gamins déjà traumatisés par une époque difficile et qui doivent subir des enseignants qui ne pensent qu'à les faire échouer? Qu'imagine-t-on? Que les conseils de classe se tiennent à la lueur des bougies et que l'on tire aux fléchettes sur des cibles aux visages boutonneux?

Serrer les dents

J'ai mal à mon métier que j'ai choisi par passion, pour les échanges qu'il offre, pour aider à construire un monde meilleur, pour aider les adultes de demain à grandir, pour vivre au contact des ados, de "mes" ados.

J'ai mal à mon métier qui n'a plus de sens quand je tente vainement de faire cours une semaine sur deux à des jeunes trop heureux de se retrouver et donc plus dissipés; quand le fait de voir leurs visages masqués me rappelle que mon métier se vit normalement dans le joyeux bazar d’une classe; quand j'essaie de trouver des trucs à leur donner en distanciel qui leur seront profitables, alors qu'ils ont déjà trop de choses à gérer; quand je ne sais même plus comment prévoir la semaine prochaine; quand je me demande quel sens cela a de leur demander de poursuivre leurs efforts si de toute façon il pourront gaiement se vautrer l'an prochain?

J'ai mal à mes collègues, que je vois moins sourire (et non, ce n'est pas le masque), que je vois bosser, se réinventer, bosser encore, prendre sur eux, essayer, chercher, serrer les dents, encore et encore. Parce qu'on est tristes, en salle des profs, de cette année carnage, de ne pas suffisamment voir nos élèves, de ces foutus PC qui ne remplaceront jamais une classe, une vraie, de ce manque d'interactions, de joie et de vie. Mais on y va, en classe, encore et encore.

On tient parce qu'on y tient

On a envie de changer de métier, on se dit qu'on ne tiendra plus très longtemps comme ça. Et pourtant, on tient… Vous savez pourquoi? Non, pas pour les congés, ni pour la sécurité de l'emploi (et Dieu sait si c'est précieux, et Dieu sait si d’autres vivent bien pire sans doute). Non: on tient parce qu'on y tient, à nos gamins, à vos gamins. Parce qu'on continue à croire que l'école est essentielle. Parce qu'il faut préparer l'après. Parce qu'on les voit s'effondrer en cette période si dure, et qu'on pense qu'ils ont besoin qu'on soit là, phares dans la tempête.

"Z'en faites pas les gars, ça ira, on y croit!" "Allez pleure mon Grand, je suis là, je ne te lâcherai pas." Je n'ai jamais essuyé autant de larmes que cette année. Alors je serre les dents, et je vais en classe, parce que je peux leur offrir ça, ma présence et des sourires. Un semblant de vie d'avant, quelques bulles de savon pour réveiller leur âme d'enfant.

On m'appelle à la clémence, alors que chaque année je nous vois chercher ce qui est le mieux, débattre, orienter, et parfois, oui, prononcer un redoublement, après avoir fait le tour des solutions, nous être engueulés parfois.

On salue l'empathie de la Ministre, qui joue avec nous comme des pions depuis septembre, change sans cesse les règles, et ne cesse d'employer des mots qui nous discréditent. La Ministre qui en janvier a eu l’audace de nous demander de tenir compte de la détresse des ados… alors que cette détresse on la voit, on la sent, on la porte depuis des semaines.

On m'appelle à la clémence… Mais en avez-vous envers nous? Accordez-vous aux enseignants le bénéfice du doute et de la bienveillance? Ou bien hurlez-vous avec la meute sur ces salauds bien payés et toujours en congé qui veulent juste faire du tort à Chérichou, cet ado qui vous saoule à la maison mais est forcément irréprochable à l'école? Vous rappelez-vous d'un prof qui a influencé votre vie? Pouvez-vous croire qu'ils sont nombreux, les profs imparfaits et éreintés, qui cherchent à bien faire, et s'inquiètent réellement des humains qu'ils ont face à eux? Pouvez-vous croire qu'aujourd'hui plus encore, c'est pour eux que les profs ne partent pas en grève, lassés qu'on les piétine?

Quand tous les dégoûtés seront partis

Un jour, à l'école normale, un politicien nous a dit, parlant de politique, "Quand tous les dégoûtés seront partis, il ne restera que les dégoûtants". Cette phrase vaut pour nous. Quand tous ceux qui vivent leur métier avec passion seront partis, écœurés et tristes devant la considération que "les gens" et les politiques ont pour eux, il ne restera que les boulets véritables. Ceux qui sont là pour les congés, ceux qui aiment le pouvoir, ceux à qui il restait trop peu à tirer. Vous aurez enfin toutes les raisons de critiquer les profs, ce sera enfin justifié. Mais ce sera sans doute compliqué d'avoir assez de bonnes poires pour garder les jeunes pendant que "les gens" bossent, "eux". Et vos enfants auront bien moins de probabilité de rencontrer sur leur route des enseignants éveilleurs de conscience, de confiance, de passion.

>>> (1) Ce texte, d'abord publié sur Facebook, a recueilli de très nombreux partages et commentaires, témoignant du fait que beaucoup d'enseignants s'y reconnaissaient. Nous avons donc choisi de le publier sur notre site.