Opinions

L'actuel débat sur la dépénalisation de l'euthanasie à l'égard des mineurs d'âge comme des malades inconscients ou incapables nous ramène à cette évidence: mourir n'est pas un droit. Ce qui, en termes juridiques, revient à dire que vivre est un devoir. En l'état actuel du droit, ma mort ne m'appartient pas, ce qui signifie ipso facto que ma vie ne m'appartient pas davantage. Mais, dans ce cas, à qui appartiennent-elles? Si le débat n'est quasiment jamais posé en ces termes, c'est probablement parce que ceux-ci sont trop crus et que la question en devient gênante. Pourtant, je maintiens que cet angle de vue est éclairant et la question parfaitement légitime.


Aujourd'hui, le suicide n'est pas reconnu comme un droit. C'est une simple latitude, une pure faculté. S'il n'est pas interdit, c'est uniquement faute de moyens. A preuve, si j'empêche autrui de se suicider, je suis digne de tous les éloges. Et si je ne l'en empêche pas, je risque d'être condamné pour non-assistance à autrui. Ces solutions sous-entendent que le suicide n'est pas et ne peut être un acte libre, seulement celui d'un fou, le geste d'un désespéré  qu'il faut arrêter à tout prix. L'assistance au suicide est par conséquent inconcevable. La question ne semble même pas pouvoir mériter débat ! Quant à l'euthanasie telle que la loi belge l'autorise, il s'agit d'un minime tempérament au devoir de vivre que le droit nous impose puisque mes jours ne peuvent être abrégés d'une part qu'en cas de souffrances insupportables et inapaisables, et d'autre part au terme d'une procédure qui laisse en dernière instance au pouvoir médical le soin d'apprécier si j'ai finalement le droit d’en finir. Ici aussi, la justification implicite  de cette loi tient dans l'idée que tout individu sain d'esprit tient forcément à vivre le plus longtemps possible et à n'importe quelles conditions. Il ne vient à l'idée de personne (ou presque) que cette conception attente à notre liberté. On admet sans broncher que le droit prétende nous protéger en quelque sorte contre nous-mêmes, sans se rendre compte qu'un droit paternaliste est par définition infantilisant! Car rien n’empêcherait de considérer que nous soyons, chacun pour soi, le meilleur juge (et donc le seul) du prix que nous sommes prêts à payer pour continuer à vivre. Les exemples abondent de personnes douées d’intelligence et de raison qui ont décidé en toute lucidité d’abréger leurs jours pour des motifs qui leur étaient propres. Leur décision mûrement réfléchie n’est pas forcément indigne de respect. Il serait donc parfaitement concevable d’un point de vue philosophique d’octroyer aux personnes un « droit de vie et de mort » sur elles-mêmes, comprenant à la fois le droit de recourir à un tiers pour faire respecter ce droit et l’interdiction faite à quiconque d’y faire entrave. Dans cette optique, certes libertaire, chacun devrait pouvoir solliciter l’aide d’un professionnel pour mettre fin à ses jours à la seule condition de démontrer qu’il s’agit de la libre expression de sa volonté propre. Cette proposition est sans doute inaudible pour la plupart, elle n’en est pas moins cohérente et basée sur une conception maximale de la liberté humaine.


Il faut faire ici un sort à ce concept déjà usé jusqu'à la corde parce qu'il signifie à la fois tout et son contraire et que les partisans de chaque camp le brandissent en toute occasion: celui de dignité humaine.


Pour les uns, ma liberté s'arrête là où commence ma dignité. Et ma dignité consiste à respecter ce qui serait le fond de mon humanité, à savoir que la vie est un don et que j'en suis redevable à mon créateur. Dans sa version religieuse, ma dignité consiste toujours, d'une manière ou d'une autre, à subir mon sort parce que ma condition finie suppose l'acceptation de ses limites. Dans cette conception poussée à l'extrême, la souffrance est, sinon rédemptrice, éminemment significative. Et comme elle fait sens, il faut l'assumer avec courage. Dans sa version profane, ma vie n'appartient pas à un dieu transcendant, mais bien au corps social, même si nous ne nous le représentons pas clairement. Que ce soit au nom de l'amour ou de l'amitié ou de la solidarité entre les êtres, nous sommes en quelque sorte les obligés de la société et nous nous sentons le devoir de souffrir pour des raisons plus ou moins obscures touchant malgré tout, in fine, au "caractère sacré de la vie". Dans les deux cas, le respect de notre dignité intrinsèque nous contraint à renoncer à l'usage le plus extrême de notre liberté: décider de mettre un terme anticipé à notre existence. Nous sommes désappropriés de notre propre vie au nom de valeurs qui la transcendent.

 

Pour les autres, très minoritaires, ma seule dignité, c'est ma liberté, car ma liberté, c'est ma responsabilité. C'est la liberté de mal faire qui en fait le prix parce que je dois en assumer les conséquences. C'est donc parce que j'ai la possibilité d'en abuser que je suis vraiment libre. Dans cette conception, il n'y a pas de valeur plus haute que l'autonomie de la volonté. Je suis dans ce cas seul maître de ce que je fais de ma vie au risque de me brûler les ailes: c'est cette illimitation de ma liberté qui fonde mon humanité. Etre pour ainsi dire propriétaire de moi-même engage en vérité le plus haut niveau d’exigence à mon propre égard. Dans cette perspective, si je ne suis forcément pas à l'origine de ma propre existence, je puis néanmoins décider seul de sa destination.

 

Ces deux versions antinomiques de la dignité humaine sont irréconciliables et rendent par cela seul ce concept inopérant. Mais, indépendamment du recours à la dignité humaine (qui, on le répète, n'a d'autre utilité qu'incantatoire), on voit bien se dessiner ici la ligne de fracture entre ceux qui pensent que la liberté individuelle est au pinacle des valeurs et ceux qui ne lui reconnaissent qu'une valeur plus ou moins relative, l'individu étant conçu avant tout comme un être social dont l'essence tient dans sa relation à autrui.

 

Appliquons maintenant le principe d’autonomie de la volonté au débat en cours. Les solutions coulent alors de source et s’imposent par leur cohérence : les mineurs d’âge ayant atteint « l’âge de raison » et capables de discernement doivent se voir dotés d’une liberté de choix égale à celle des adultes. Les patients inconscients doivent s’être exprimés sans ambiguïté sur leurs volontés dernières alors qu’ils y étaient encore pleinement habiles. Quant aux patients incapables (déments ou séniles), étant donné leur inaptitude à exprimer une volonté pleinement consciente et libre, nul autre ne peut décider à leur place s’il y a lieu d’abréger leur existence. Car si, selon ce principe, l’individu se voit doter d’une liberté quasiment absolue concernant ses fins dernières, il est également seul à détenir en propre ce pouvoir de décision. Pas question, dès lors, en aucune circonstance, de pouvoir juger de la qualité de vie d’un patient et décider en son nom que « le jeu n’en vaut plus la chandelle ». On aurait beau créditer tous les proches et tous les soignants des meilleures intentions du monde, le risque de dérive est en ce cas inéliminable. C’est une question de principe : on peut être mû par la charité la plus sincère, la compassion ou la pitié la plus pure, on ne saurait être autorisé pour autant à décider à la place du patient, faute pour lui de pouvoir s’exprimer, si sa vie vaut la peine d’être vécue.

 

Je plaide ici pour une issue logique aux débats en cours. Qui, autrement dit, « tienne la route » philosophiquement et ne soit pas la résultante d’une transaction entre partis. Faut-il dire que, souvent, en matière éthique, ce que les juristes appellent pudiquement compromis se dénomme en philosophie contradiction.

Une opinion de Bruno Dayez, avocat