Le dormeur du Val

Francis DELPÉRÉE Publié le - Mis à jour le

Opinions

C'est un trou de verdure où chante une rivière/... C'est un petit val qui mousse de rayons." Les premiers vers du sonnet de Rimbaud me traversent l'esprit au moment de franchir les grilles de Val Duchesse.

En ce matin de début août, j'arrive l'un des premiers. Je n'ai nul mérite. Mis à part le concierge, je suis celui qui habite le plus près. J'ai délaissé les axes routiers pour traverser le parc de Woluwe, encore désert à cette heure. Un coup d'oeil sur la droite, le château Sainte-Anne. Cent mètres restent à parcourir sur un chemin pierreux qui s'enfonce dans la forêt de Soignes. A gauche, les étangs et les pelouses de l'ancienne abbaye. Je pénètre dans le saint des saints.

C'est plus facile à dire qu'à faire. A l'entrée du parc, la crème de la presse belge s'agglutine. Caméra à l'épaule, micro au poing, bic à la main. "Alors, M. Delpérée, aujourd'hui, on parle "institutions?"

Pourquoi finasser ? Pourquoi jouer au chat et à la souris ? Chacun devine que je n'ai pas été convié à Val Duchesse pour disserter sur la politique belge dans l'Asie du Sud-Est. Inconsciemment peut-être, je prends la posture du professeur. "Oh!, vous savez, moi je viens vérifier si les projets concoctés par le formateur s'inscrivent bien dans le respect des normes les plus fondamentales de notre pays et, de surcroît, s'ils présentent quelque utilité pour la Belgique et pour les Belges."

Je joins le geste à la parole. Je brandis le "Code constitutionnel", le livre de poche que j'ai composé avec David Renders et qui reproduit le texte de la Constitution et de ses principales lois d'application. Il est vrai que, comme dit la chanson de Brel, l'ouvrage "ne me quitte pas". Je répète l'exercice pour un journaliste distrait qui a raté ce grand moment de pédagogie constitutionnelle.

J'ai désormais le droit d'entrer. Dans le parc, tout est calme. Loin des bruits de la ville - ce n'est plus Rimbaud, c'est Verlaine... - et des agitations récurrentes de la rue de la Loi. Comme si, passé le purgatoire médiatique, il convenait, aux abords du prieuré, d'observer un moment de recueillement. Et de s'imprégner de l'esprit de sérénité.

La suite des événements suffira à me dessiller les yeux. Je me suis lourdement trompé. Je suis comme le citoyen lambda. Je me suis fié aux apparences. En réalité, "l'intérieur" et "l'extérieur" du Val ne vivent pas en monde clos. Nous ne sommes pas en conclave et les journalistes ne guettent pas la sortie de la fumée blanche. Si l'intention avait été différente, une mesure d'élémentaire prudence eût été de confisquer sur-le-champ les portables et autres dispositifs électroniques qui permettent d'envoyer aux "grilles" une flopée de SMS ou de courriels qui sont aussitôt répercutés sur antenne et qui reviennent, quelques heures plus tard, comme autant de boomerangs dans les salons de Val Duchesse.

A neuf heures et demie tapantes, le formateur se rend au rez-de-chaussée du château. Là-même où furent négociés, il y a cinquante ans, les traités qui mettaient sur pied la Communauté économique européenne. La séance peut commencer sous sa direction, mieux vaudrait écrire : sous sa présidence.

Comment ne pas le souligner, en effet ? Par prudence, sans doute, par inexpérience, peut-être, Yves Leterme n'a pas endossé, au mois d'août, les habits d'un formateur et, donc, ceux d'un futur Premier ministre. Au départ, il a déposé une note, bizarrement intitulée "La force des gens" (1). Elle traduisait les préoccupations de son parti, elle faisait écho à certaines revendications du Parlement flamand, mais elle ne se souciait guère de rencontrer les aspirations du corps électoral du centre ou du sud du pays. Par la suite, le formateur a écouté les uns et les autres. Les a-t-il entendus ? A-t-il cherché, c'est plus important encore, à rapprocher les points de vue, à concilier les positions, à imaginer les pistes qui permettraient de contourner les obstacles que ses interlocuteurs ne manquaient pas d'ériger sur la route de l'orange bleue ?

Il a choisi la position du notaire qui enregistre les desiderata des parties, qui constate que leurs intérêts sont opposés, mais qui refuse de remplir une mission médiatrice. A elles de s'entendre, de composer et d'élaborer des compromis. Cette attitude attentiste laisse rêveur. Les difficultés ne vont pas s'effacer d'elles-mêmes. Les protagonistes ne vont pas céder motu proprio. Ils vont d'autant moins lâcher du lest qu'à ce moment précis, la discussion proprement dite, en dehors de l'exposé des thèses respectives, n'a pas encore eu lieu.

Autre sujet d'étonnement pour un novice. Le château de Val Duchesse est un lieu chargé d'histoire, surtout dans la seconde moitié du XXe siècle. Il présente de nombreuses commodités pour le développement d'une négociation politique de qualité. Une salle à manger, le salon Delft, des bureaux au premier étage, le prieuré à proximité, le parc pour les pauses... Tout semble pour le mieux dans le meilleur des mondes. Et, pourtant... La salle carrée, là où se tiennent les réunions plénières, est d'une acoustique détestable. On s'entend mal d'un côté à l'autre de la table. Au propre comme au figuré. A un point tel que Karel De Gucht met les écouteurs pour suivre un exposé de Jo Vandeurzen et qu'Olivier Maingain fait de même pour Joëlle Milquet. Funeste présage.

Il faut le souligner : les interlocuteurs font preuve d'une courtoisie extrême. Je n'ai entendu ni invective, ni nom d'oiseau. Ce n'est pas le lieu pour des effets de manches. Personne n'a claqué la porte dans un geste théâtral. La discussion se développe entre des professionnels qui savent que, malgré les oppositions avérées, il faudra sans doute trouver un jour un terrain d'entente. A un moment, un négociateur s'est cru autorisé à dire qu'il ne comprenait pas pourquoi d'autres n'acceptaient pas l'un de ses projets qui était pourtant de bon sens. Il s'est fait reprendre aussitôt : "La raison et le bon sens n'appartiennent pas à une seule communauté". Ce fut la seule et brève anicroche dont je fus le témoin. Est-il besoin de dire qu'aux grilles, les propos étaient plus musclés ? Le fait d'entrer, par le biais de la radio ou de la télévision, dans l'intimité de chaque ménage incite à plus de hardiesse.

Autre surprise. Yves Leterme s'est dit, à plus d'une reprise, insuffisamment entouré. Il n'était plus, c'est vrai, Premier ministre flamand.

Il n'était pas président du CD&V. Non, il n'était que sénateur. Je n'ose écrire : comme les autres. Le personnel manquait(2), l'intendance ne suivait pas. La rédaction des textes laissait à désirer. La traduction était catastrophique. Mais il est vrai aussi, pour ne prendre que cet exemple, que nul ne sait si la différence entre "splitsing" et "dédoublement", à propos de l'arrondissement judiciaire de Bruxelles, relevait d'une maladresse, d'une erreur de traduction ou de la volonté de tenir des discours différents au nord et au sud du pays. Ces impedimenta n'ont pas favorisé le bon déroulement de la négociation. Ils l'ont même compromis.La journée du 16 août vaut à elle seule le détour. A 9 h 30, réunion en séance plénière. Avec pour thème la justice. La discussion présente des aspects techniques. Comment lutter, par exemple, contre l'arriéré judiciaire ? Elle ne saurait masquer un ensemble de questions politiques. Faut-il, par exemple, intégrer la protection de la jeunesse dans le cadre d'une répression que certains veulent plus effective ? Les thèmes communautaires ne sont pas loin. Comment réorganiser l'arrondissement judiciaire de Bruxelles ?

Le débat suit son cours. Mais, à aucun moment, le formateur n'ose constater l'existence d'un consensus ou d'un dissensus net sur un point déterminé. "On pédale dans la semoule", comme on dit dans le langage journalistique. On est parti pour une discussion qui va s'étaler sur plusieurs semaines.

Sur l'heure de midi, déjeuner des négociateurs francophones. Au menu : un lapin à la kriek. Plus sérieusement : il s'agit de concevoir une position commune après l'énoncé des nonante et un points qui composent le programme institutionnel des partis flamands. Comment se positionner face à des demandes qui risquent de compromettre l'équilibre de l'Etat fédéral ? Il peut paraître vain de critiquer chacun des points retenus. Il semble plus utile de rappeler un certain nombre de thèmes que les francophones ont déjà mis sur la table à l'occasion d'autres négociations. Cela va de l'assentiment à la convention-cadre sur la protection des minorités nationales jusqu'à la suppression des circulaires qui compliquent la vie des habitants de la périphérie bruxelloise. Des dossiers nouveaux sont venus s'y surajouter, telle la refédéralisation de deux secteurs d'activités : l'assurance-autonomie et la médecine préventive.

Une question de procédure retient particulièrement l'attention. Comment réaliser un programme institutionnel qui requiert la réunion, dans chacune des chambres, d'une majorité des deux tiers alors qu'un gouvernement orange-bleu ne dispose, en tout et pour tout, à la Chambre des représentants que de quatre-vingt-un sièges sur cent cinquante ? L'idée que nourrit le formateur d'aller à la pêche aux voix, notamment en direction des formations politiques flamandes les plus radicales, déplaît manifestement.

A 15 heures, le débat sur la justice reprend. Même train-train, sans émotion ni précipitation. La séance est suspendue à 18 heures. Le formateur reçoit ensemble les deux présidents francophones. Une reprise des travaux est envisagée à 20 heures. L'examen du chapitre "Justice" devrait se poursuivre, le lendemain à partir de 9 heures. Il est prévu, en effet, qu'à 22 heures, le formateur recevra, à leur tour, les présidents des partis flamands. Mais les événements en décident autrement. La séance de 18 heures tourne mal. Les négociations ne reprendront jamais. Elles sont à tout le moins suspendues. Pendant que se prolonge la réunion d'Yves Leterme et des présidents flamands, les négociateurs francophones prennent le frais dans les jardins du Val. Ils supputent les conséquences d'une rupture qui est prévisible. Celle-ci sera-t-elle définitive ? Ou n'est-elle que le signe d'une crispation passagère ?

Nouvel exercice médiatique à la sortie. Il est 22 heures. Les spots sont de mise à la nuit tombante. Fatigue, fébrilité, émotion... Les sentiments se bousculent. "Une crise est nécessaire ?" Encore une fois, inutile de tergiverser : "Non, la crise est là. Dès aujourd'hui... En tout cas, crisette... Parfum de crise." Retour à travers le parc à nouveau désert de Woluwé.

Val Duchesse ou la chronique d'un échec annoncé, a-t-on écrit. Peut-être. Car chacun connaît la chute du sonnet. Arthur Rimbaud y exprime une révolte existentielle. Le "dormeur du val" est couché dans un décor de rêve. Mais il ne fait pas la sieste. Il a "deux trous rouges au côté droit". Ces derniers mots nous conviennent s'ils annoncent la fin d'une étape dans une négociation politique prégouvernementale. Pas s'ils préfigurent la fin, pour manque de clairvoyance ou de détermination, d'une société politique qui s'était appelée la Belgique.

Les grilles de Val Duchesse se referment le 25 août. Celles du Belvédère s'ouvrent parcimonieusement dans la soirée et dans les jours qui suivent. A celles d'autres palais et châteaux de faire désormais leur oeuvre. Et de protéger autant que faire se peut ceux qui se sont donné pour mission de faire fonctionner ou plutôt de sauver l'Etat belge.

1.Parce qu'il renvoie à un nombre indéterminé de personnes, le mot gens peut prendre, en français, un sens péjoratif. L'utilisation d'autres expressions, telles que "les hommes et les femmes" ou "les personnes" permet de gommer cette impression.

2.Une attachée de presse francophone n'a été désignée que le 16 août, au moment où la négociation de Val Duchesse s'achevait prématurément.

Francis Delpérée a communiqué à la "Revue générale" cet article qui paraîtra dans son numéro d'octobre, mais, la Rédaction, estimant qu'il serait dommage qu'un texte en prise si directe avec l'actualité ne soit pas mis plus rapidement à la disposition des lecteurs, a, avec l'accord de Francis Delpérée, proposé à "La Libre Belgique" de le publier en "bonnes feuilles".

Francis DELPÉRÉE

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