Une chronique de Charles Delhez sj.

Si, par "droit au blasphème", on entend liberté religieuse, refus de la pensée unique en matière religieuse, droit à un examen libre et donc aussi critique, pour soi personnellement ou dans le dialogue, on ne peut qu’être d’accord. Si, par contre, c’est le droit de manquer de respect aux convictions de l’autre et aux personnes elles-mêmes, sans la moindre délicatesse, et ainsi de les humilier, voilà qui ne conduit certainement pas à une société fraternelle. Selon Wikipédia, en effet, le blasphème désigne à l’origine le fait de "parler mal de quelqu’un, injurier, calomnier". Et l’on n’est pas toujours loin des origines.

Le droit au blasphème ouvre à la violence verbale ou caricaturale. Il opère comme une incitation au mépris voire à la haine qui se cache derrière, directement ou indirectement, en mettant les rieurs de son côté. C’est bel et bien de la provocation, et les conséquences le prouvent. (Je ne vise pas ici le professeur Samuel Paty décapité à Conflans-Ste-Honorine.)

Bien sûr, tuer au nom de Dieu est aussi de l’ordre du blasphème et mérite tout autant d’être condamné. Ce Dieu-là n’est d’ailleurs qu’une idole. J’espère donc que la communauté musulmane se réveillera et prendra de plus en plus conscience du caractère inacceptable de ces comportements aux yeux mêmes de leur foi. Heureusement, des voix plus nombreuses qu’il y a peu s’élèvent dans leurs rangs pour condamner ce fanatisme. Je me souviens avec émotion de la visite de trois croyants musulmans, manifestement envoyés par leur communauté pour me saluer à la fin de la messe, le dimanche de Toussaint. Ils voulaient tout simplement manifester leur sympathie aux chrétiens suite aux attentats en France.

Une "difficulté congénitale"

La "laïcité à la française" est un problème franco-français lié à l’histoire religieuse de l’Hexagone. Les événements de ces jours-ci, quant à eux, relèvent plutôt du fameux "choc des civilisations" de Samuel Huntington. Deux cultures totalement différentes sont en présence. Tentons de les harmoniser plutôt que de les exacerber. Seules les valeurs positives font grandir la fraternité, et la première d’entre elles est sans doute le respect.

Et le droit à l’expression ? Je préfère la façon outre-Atlantique. La frontière n’y est pas aussi étanche entre le privé et le public au niveau religieux. Un président peut faire allusion à sa foi dès son premier discours. En Europe, on soutient les caricatures, mais peu d’hommes politiques oseraient émettre des propos aux relents religieux.

Reconnaissons que chez nos voisins - mais aussi chez nous -, il y a une "difficulté congénitale à donner une place au fait religieux, toutes confessions confondues, comme si les religions constituaient en soi une menace contre la paix civile", ai-je pu lire sous la plume de William Marx, professeur au Collège de France. Et du coup, toutes les grossièretés sont permises. Le risque, craint l’évêque d’Albi, serait de donner l’impression que "la quintessence de l’esprit français réside dans la vulgarité et la malveillance".

Des extrémismes au dialogue public

Le frère dominicain Adrien Candiard, dans son récent Du fanatisme. Quand la religion est malade (Cerf 2020), stigmatise l’exclusion de la théologie dans nos sociétés occidentales, c’est-à-dire d’un discours raisonné et critique sur la foi et sur Dieu. Une société qui se refuse à toute réflexion publique sur la question fondamentale de l’existence de Dieu et des religions, qui exclut toute position croyante du débat public, se condamne à l’apparition d’extrémismes.

Une des solutions réside dans une information juste et bien informée, une permission d’aborder sérieusement ces questions sur la place publique, entre croyants, mais aussi avec les non-croyants, sans être traité aussitôt de ringard ou de blasphémateur. Il ne suffit pas d’alarmer, d’informer, encore faut-il se former. La question religieuse traverse les siècles. Elle est une constante anthropologique. Elle mérite plus que du mépris déguisé en liberté d’expression.