Opinions Dérives, contrevérités et dérapages sont célébrés et amplifiés par les "hommes et femmes du ressentiment" contemporain, qui se servent de leurs prothèses numériques comme d’armes de destruction massive. Une opinion de François de Bernard, auteur de "L'Homme post-numérique" (1).

Qu’y a-t-il de commun entre ce qui advient aux États-"Unis" de Trump, au Brésil de Bolsonaro, dans l’Italie de Salvini, et ce qui se fraie un chemin en France, en Belgique et ailleurs en Europe ? Beaucoup répondent par l’évidence intuitive : on le sent bien (d’où "cela" vient) et on le voit ("venir") !

Pour ma part, je suis tenté de formuler une thèse intempestive, éloignée du prisme des chaînes d’information en continu, qui pourrait rendre raison autrement de "ce qui se déploie" sous nos yeux. Cette thèse serait d’abord que "tout cela", guère étonnant aux yeux d’un lecteur attentif de la "montée des périls" des années 1930, n’aurait cependant pu advenir ainsi, avec la puissance et la simultanéité observables, sans la réunion d’un certain nombre de conditions technoscientifiques qui en ont favorisé la diffusion dite virale.

Twitter, la nouvelle Winchester

À quoi sommes-nous confrontés, en effet ? Des machines désirantes post-citoyennes se mettent en branle sur tous les continents, elles s’émancipent soudain comme l’ordinateur HAL de 2001, l’Odyssée de l’espace, puis s’emballent, grisées par la possibilité de hurler leur dissensus de manière jusque-là inouïe, par-delà les frontières, grâce à l’exponentielle diffusion, démultipliée sans frein ni contraintes, de logorrhées produites en réponse à la défection des acteurs "référents" politiques, sociaux, intellectuels et médiatiques.

Toutes les dérives, contrevérités, malveillances de M. Trump ont ainsi été exhaussées par les "réseaux sociaux" (cruelle antiphrase de l’époque).

Tous ses mensonges, dévoiements et dérapages continuent d’être célébrés et amplifiés aussitôt par les "hommes et femmes du ressentiment" contemporain, qui se servent de leurs prothèses numériques comme d’armes de destruction massive. Utilisateur hors pair de la gâchette Twitter (nouvelle Winchester des années 2020 ?), le roi Donald trace et balise la voie idéale pour tous les dictateurs "nouveaux", qu’ils aient déjà fait leurs preuves comme Duterte, Orbán, Erdogan, Maduro, Kim Jong-un, Poutine et Xi Jingping, ou bien qu’ils n’en soient encore qu’au début de leur glorieux parcours d’éradicateurs, tels le fameux "MBS", Salvini ou Bolsonaro.

Tous ces braves gens, qui ne manqueront pas de se reproduire comme des lapins lors des années à venir, ont clairement vocation à se rallier, s’épauler, se coordonner et multiplier les complicités effectives, au-delà des divergences de façade (cf. MBS/Trump/Erdogan) qui ne peuvent faire illusion.

Unis dans le ressentiment

Hélas ! Beaucoup de Français, de Belges et d’Européens rejoignent dans le ressentiment et la haine de l’Autre les légions étasuniennes du Middle West et des friches industrielles, celles de Pegida en Allemagne et leurs homologues léghistes d’Italie vouant aux gémonies les migrants comme l’UE, coupables de tous les maux.

Tous fantasment à la mode bolsonarienne les complots dont ils seraient victimes et les exécutions sommaires qu’ils appellent de leurs vœux, dans l’attente impatiente d’élire dès demain matin de nouveaux représentants distingués pour leur habileté à couper les têtes et à détruire par avance tout dialogue possible sur l’avenir écologique, l’urgence climatique, la culture de la paix…

Ce rejet multilatéral, ce fascisme rampant devient ainsi l’emblème transnational d’une pauvreté portée à son stade suprême au sein des sociétés dites numériques. Une pauvreté "externe" croissante et tangible, résultant en particulier de décennies de politique économique néolibérale involutive (à laquelle "Tous" nous avons contribué), qui se combine avec une pauvreté interne propre au discours des acteurs concernés, ainsi qu’avec la "pauvreté volontaire", intrinsèque à des outils numériques qui ne contribuent qu’à la propager toujours plus violemment, toujours plus obscurément.

République numérique trumpienne

"Le songe de la Raison produit des monstres", titrait Goya l’un de ses plus éloquents dessins. Voilà exactement "ce qui arrive". En effet, nous avons fabriqué à marches forcées depuis trois décennies un homo numericus dont les produits dérivés aussi ambitieux que délectables seraient une "démocratie numérique" (?), et même une "République numérique" (!) rêvée à l’unisson par les technocrates français, belges et européens comme par tous les tyrans de la planète.

Ne nous étonnons donc pas d’en contempler enfin l’accomplissement escompté de longue date. Unissons plutôt nos forces pour bâtir ensemble plus vite et allègrement au son du clairon la nouvelle "République numérique trumpienne, bolsonarienne et salvinienne", qui règlera tous les problèmes sérieux de l’Humanité par l’élimination physique, symbolique et mémorielle des trois quarts d’une population devenue surnuméraire et inutile.

(1) Ainsi que "Pour en finir avec ‘la civilisation’ "(Éd. Yves Michel)