Le féminisme, ses vices et ses vertus

ELISABETH BADINTER Publié le - Mis à jour le

Opinions

ELISABETH BADINTER, Philosophe française (1)

Dans votre dernier livre et dans vos récentes déclarations, vous avez eu la dent dure contre la nouvelle génération de féministes incarnée par des associations comme La Meute ou Les Chiennes de garde. Que leur reprochez-vous?

Je distingue le féminisme jeune, enthousiasmant et nécessaire incarné par le collectif «Ni putes ni soumises» (né dans les banlieues françaises pour lutter contre les discriminations dont sont souvent victimes les jeunes filles des quartiers défavorisés, NdlR) et la vulgate féministe, véhiculée depuis 10 ans par des associations qui ont pignon sur rue, à qui je reproche de pratiquer l'amalgame systématique pour tenter de démontrer que le mâle occidental de nos pays n'est qu'une brute macho. Pour elles, un homme qui profère une insulte à l'encontre d'une femme est à mettre dans le même panier que celui qui lui donne un coup de poing. Alors que «Ni putes ni soumises» incarne un féminisme des Lumières, républicain, humaniste, qui se bat pour l'égalité des sexes et pour la défense des droits des plus fragiles, ces militantes féministes «anti-mecs», qui gravitent dans le giron d'associations comme La Meute ou les Chiennes de garde, passent leur temps à dépeindre la femme occidentale sous les traits d'une victime opprimée dont le sort ne serait pas plus enviable que celui des femmes de l'Orient.

D'où vient ce féminisme radical?

C'est un féminisme d'essence anglo-saxonne qui a de nombreux relais dans les institutions européennes. On peut également ajouter qu'il flirte avec l'extrême gauche. Bon nombre de ses représentantes se sont d'ailleurs exprimées contre l'interdiction du port du voile dans les écoles, au nom du sacro-saint respect de l'altérité. Mais le respect des différences culturelles a des limites. Surtout quand ces différences impliquent la soumission. Accepter le voile, c'est accepter que la femme soit coupable des désirs qu'elle suscite chez l'homme. Quelle image on donne de la femme! Mais aussi de l'homme, réduit à une bête concupiscente dès qu'il aperçoit les cheveux d'une fille. Et dire que des féministes ont cautionné ce principe...

N'est-ce pas un peu paradoxal d'entendre une pionnière du féminisme comme vous défendre les hommes?

Je condamne l'amalgame agressif qui aboutit à une forme de séparatisme entre les sexes. Une attitude qui ne résoudra rien au problème de l'inégalité. Je dis juste que les hommes ne méritent pas cet ostracisme systématique. C'est simpliste de faire peser la responsabilité de tous les maux des femmes sur le genre masculin. Et c'est révoltant quand, pour défendre cette cause, on s'emploie à traficoter les statistiques. Une étude publiée en France veut ainsi nous faire croire qu'une femme sur dix est victime de violence en France. C'est faux. On a additionné les violences physiques et les violences psychologiques. Ce qui n'est évidemment pas la même chose. Il est absurde de penser que la violence n'appartient qu'aux hommes. Les photos de la prison d'Abou Ghraib en Irak l'ont rappelé de manière éloquente. Il y a bien sûr plus d'hommes violents mais l'explication est-elle naturelle ou culturelle? Quand des femmes se retrouvent dans des conditions culturelles «propices», elles se montrent tout aussi agressives. On constate ainsi une montée de la violence chez les adolescentes dans les banlieues. Une violence dirigée contre les autres filles.

Iriez-vous jusqu'à affirmer que la cause des femmes a reculé ces dernières années?

Il y a eu une régression mais qui est plus liée à la crise économique qui a sévi dans les années 90 qu'aux féministes elles-mêmes. Cela dit, en s'attaquant à des questions secondaires, comme la sous-représentation en politique, en ne critiquant pas les discours vantant abusivement la maternité, ou encore en restant muettes sur le sort atroce des femmes ailleurs - laissant ainsi entendre que la condition d'une femme occidentale est aussi peu enviable que celle d'une nigérianne -, elles entretiennent la confusion et favorisent du même coup la régression du statut des femmes.

Que de plus en plus de jeunes mères quittent le circuit professionnel et se consacrent à leurs enfants en est un signe de recul selon vous?

Les raisons qui les poussent à agir ainsi sont multiples. Certaines, malmenées par la crise économique, n'ont pas le choix. Mais à côté de celles-là, il y a beaucoup de femmes de 30 ou 40 ans qui décident volontairement de faire l'impasse sur leur carrière. Souvent, elles veulent ainsi prendre le contre-pied de leur mère, qui était animée par des objectifs féministes. Elles se disent: je vais essayer de faire ce que ma mère n'a pas fait avec moi, trop occupée qu'elle était à gagner sa vie. Il faut rappeler à ces femmes qu'en s'aliénant économiquement à un homme, elles perdent leur indépendance. Et qu'il n'y a rien de pire pour une femme que de devoir supporter un homme qu'elle n'aime plus, qui la dégoûte, simplement parce qu'elle n'a pas les moyens matériels de s'en aller. C'est sur ces questions-là que le féminisme doit porter à présent.

Propos recueillis par Laurent Raphaël

© La Libre Belgique 2005

ELISABETH BADINTER

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