Une opinion de Paul N. Goldschmidt, Directeur, Commission Européenne (e.r .) ; Membre du "Comité des sages" de Stand Up for Europe.

Comment, seulement 75 ans après la Shoah, est-il possible de tolérer la stigmatisation de concitoyens au seul motif de leur appartenance à une communauté - quelle qu’elle soit ? De plus, pourquoi cette stigmatisation s’acharne-t-elle, une fois de plus, sur "les Juifs" ?

La résurgence de l’antisémitisme en Europe s’est manifestée récemment de manière emblématique par deux incidents : la prise à partie d’Alain Finkielkraut lors d’une manifestation des gilets jaunes à Paris et la démission de députés du parti travaillistes en Grande-Bretagne. Ils ne sont, malheureusement, que la pointe émergée de l’iceberg qui répertorie en 2018 une augmentation de 74% des incidents antisémites en France. 

Ce qui m’interpelle dans ce développement ce sont les conclusions d’un sondage de l’IFOP (NdlR : Institut français d'opinion publique) selon lequel, en dehors des extrêmes qui approuvent ou désapprouvent sans ambages l’antisémitisme, la grande majorité de la population (60%) y semble parfaitement indifférente ou, autrement dit, ne se considère absolument pas concernée ! Comment, seulement 75 ans après la Shoah, est-il possible de tolérer la stigmatisation de concitoyens au seul motif de leur appartenance à une communauté - quelle qu’elle soit ? De plus, pourquoi cette stigmatisation s’acharne-t-elle, une fois de plus, sur "les Juifs" ?

J’ai longuement réfléchi à cette question et je ressens, dans le contexte actuel, la nécessité de partager plus largement mes réflexions. Je suis intimement persuadé qu’il est particulièrement difficile d’appréhender le problème de l’antisémitisme à cause de l’ambiguïté des concepts et de la signification donnée aux mots employés couramment dans ce débat.

Définition

Tout d’abord, si de manière générale l’antisémitisme est synonyme d’une "haine des Juifs", il est essentiel de définir au préalable ce qu’est un "Juif" : 

S’agit-il de l’appartenance à une "race" ? De la pratique d’une religion ? De la filiation transmise par les femmes juives ? De la soumission à certains rites (circoncision) ? De bénéficier du droit de s’installer en Israël ? Du port d’un "patronyme" connoté ? Ce concept est-il "divisible" comme chez les nazis où on pouvait être un quart, à moitié ou trois quarts juifs selon la filiation des parents et grands-parents ? Etc.

Il est vrai que les juifs eux-mêmes ne s’accordent nullement sur une définition, illustrant le dicton : "là où il y a deux juifs, il y a trois opinions !". La seule définition qui me satisfasse est la suivante : "est juif celui qui se reconnaît comme tel", encore qu’il faille y apporter une nuance car la réponse est susceptible de varier suivant le contexte:

Etant viscéralement opposé à toute forme de discrimination, dans tout contexte où s’exprime de l’antisémitisme, je reconnaîtrai toujours avec orgueil le fait d’être juif. En effet, bien que ne répondant qu’aux 3ème et 6ème critères mentionnés ci-dessus, je considèrerai toujours être personnellement visé que ce soit ou non explicité.

Par contre, dans le contexte d’un débat sur la religion, je revendique – au nom du Libre Examen – mon droit de croire et d’accorder à la religion catholique ma préférence comme moyen de manifester cette croyance. Dans ce cas, il est clair que je ne me considère pas comme "juif". 

Je laisse donc à chaque lecteur le choix de décider si, à leurs yeux, je suis ou non "juif". Peut-être que leurs conclusions s’apparenteront à l’utilisation du qualificatif de "Jésuite" dont on affuble couramment des personnes qui ne sont pas des membres de l’ordre mais dont, malgré le sous-entendu péjoratif véhiculé, l’utilisation recouvre parallèlement un sentiment refoulé d’envie, sinon parfois d’admiration.

Confusion


Si les juifs eux-mêmes ne s’accordent pas sur ce qui les définit, (la plupart d’entre eux rejetterait toute prétention de ma part à être considéré comme tel alors que le présupposé des non-juifs serait l’inverse), il n’est pas surprenant que l’opinion publique déboussolée, se laisse facilement influencer par des clichés exacerbant des caractéristiques imaginaires physiques ou morales accolées aux "juifs", des affabulations les accusant de se livrer à des pratiques barbares ou encore des théories complotistes qui leur attribuent des visées de domination mondiale.

Cette confusion, entretenue délibérément, est facilité par l’incohérence dans l’utilisation de certains vocables. Par exemple, alors que le terme "sémite" décrit la descendance supposée d’un des fils de Noé (Sem) et vise ceux "….qui appartient à un ensemble de peuples du Proche-Orient, parlant ou ayant parlé dans l'Antiquité des langues sémitiques" dont, entre autres les arabes et les juifs ; le terme "antisémite" par contre, est défini comme "hostile aux juifs". Dès lors il n’est pas difficile de semer le doute lorsqu’on se réfère à une des formes récentes de l’antisémitisme qui est basé sur la volonté de l’islam radicale d’éradiquer Israël de la carte.

Faisant un pas supplémentaire, il est aisé de trouver dans le débat, supposé intellectuellement neutre, concernant l’ "antisionisme" (où pourtant certains juifs et non-juifs se rejoignent dans une critique justifiable de politiques menées par Israël) un faux nez à l’ "antisémitisme" (comme dans les injures proférées à l’encontre d’Alain Finkielkraut).

La peste que constitue l’antisémitisme doit être combattue avec la plus grande fermeté ; si un renforcement du dispositif législatif est incontestablement nécessaire, notamment pour mieux contrôler l’usage des réseaux sociaux dans la propagation de propos haineux, c’est d’abord l’application rigoureuse des dispositions existantes qui doit être exigée. De surcroît, l’effort doit porter parallèlement sur l’éducation. Il est urgent de faire prendre conscience à tous les citoyens que l’antisémitisme est un virus qui s’attaque à l’ensemble de la population et met en danger ses droits les plus fondamentaux ; il constitue un symptôme qui, comme dans les années 1930, peut conduire aux catastrophes dont les citoyens seront les premières victimes. Cela a été particulièrement bien exprimé par l’écrivain martiniquais Franz Fanon, mort il y a 58 ans qui écrivait :
"Quand vous entendez dire du mal des juifs, dressez l'oreille, on parle de vous".

Le combat contre l’antisémitisme n’est donc pas au premier chef un combat en faveur des juifs mais en faveur de la dignité de chaque citoyen appelé à vivre en bonne intelligence au sein de la communauté que ce soit au niveau national ou à celui de l’Union Européenne. S’en désintéresser au motif "qu’il ne me concerne pas" est un pas significatif en support de la discrimination ouvrant toute grande la voie au totalitarisme.