Une opinion de Nadine Plateau, Présidente de la commission enseignement (CFFB).

"Le genre qui exclut, c’est le féminin." Ces mots émanant du guide "Inclure sans exclure", dont la publication est passée quasi inaperçue jusqu’ici, résument bien l’ignorance et la courte vue dont il fait preuve vis-à-vis de la question certes sensible mais extrêmement pertinente de la place des femmes dans la langue et dans la culture en général. Et pourtant, les autrices de cette publications avaient, en 2014, rédigé le guide "Mettre au féminin. Guide de féminisation des noms de métier, grade ou titre". Malheureusement, ce travail ne semble pas les avoir incitées à poursuivre le processus de féminisation de la langue à en lire certaines de leurs recommandations (ne recourez pas aux procédés abréviatifs comme un-e avocat-e ou ne dédoublez pas systématiquement les noms au masculin et au féminin).

Il est en effet consternant de constater qu’en dépit des efforts de la Fédération Wallonie Bruxelles depuis les années 90 pour rendre les femmes davantage visibles dans la langue française (depuis le Décret de 1993 sur la féminisation des noms de professions) et malgré l’usage désormais généralisé d’une langue plus inclusive dans les médias, ce guide non seulement ignore délibérément les travaux en histoire qui montrent que la langue française a été masculinisée depuis le XVIIème (en particulier les travaux d’Eliane Viennot) mais semble nier toute forme de hiérarchie sexuée véhiculée par la langue sous prétexte que celle-ci est neutre.

La violence symbolique de la langue

Particulièrement navrant, c’est l’esprit dans lequel ce guide a été conçu : il y a de la mauvaise foi à déclarer que "le genre qui exclut, c’est le féminin" ou que la prévalence du masculin dans l’accord, "ne reflète pas plus une hiérarchie ou un rapport de force entre les mots et leur genre que d’autres pratiques analogues" comme si le champ symbolique n’avait pas des effets réels sur le social en s’inscrivant au plus profond de notre conscience. La violence symbolique contenue dans la langue est telle qu’il est difficile pour les femmes de s’y faire exister et même de s’y penser à l’égal des hommes. Je n’ai jamais oublié que, lors d’un exercice sur le conditionnel en anglais, une de mes élèves de 5ème, a complété la phrase "si j’avais vécu au XVIIIème siècle…" avec les mots "j’aurais été un homme célèbre". Comme si cette jeune fille ne pouvait penser la célébrité pour une femme, comme s’il lui fallait pour cela changer de sexe ! La prégnance dans la langue de l’expression stéréotypée "grand homme" - qui n’a rien à voir avec la taille contrairement à grande femme - l’a contrainte à censurer spontanément son expression, à en quelque sorte mutiler sa représentation d’elle-même. Dès le berceau, nous avons ingéré et, en ce qui me concerne, de plus en plus mal digéré l’infériorité de notre sexe inscrite dans la langue française depuis que Vaugelas a décrété le masculin "le genre le plus noble" (1).

Simplifions également

Mais, le plus pervers, à mes yeux, c’est la manière dont les autrices culpabilisent celles et ceux qui tentent de transformer la langue. Les voilà susceptibles de jeter "le trouble dans l’apprentissage", "de désorienter tant les petites filles que les petits garçons dans l’acquisition des normes orthographiques" et au final "de renforcer la valeur exclusive du masculin"! 

Certes, il ne faut pas sous-estimer les difficultés réelles que pose une transformation de la langue pour plus de clarté et de lisibilité. Il est également vrai que dans l’effort produit pour changer les pratiques langagières orales et écrites en recourant à un langage dit inclusif, c’est-à-dire qui affiche les marques du féminin quand les deux sexes sont concernés, le désordre règne. On "pléonastique" (celles et ceux ; citoyens et citoyennes) ou on utilise le point médian, le tiret (les élèves sont invité·e·s, invité-e-s) ou encore on pose l’universalité mixte et réversible (si tu es un garçon, le masculin l'emporte et si tu es une fille, c’est le féminin) (2). C’est qu’il faut innover… Actuellement, la langue est soumise à des expériences multiples par des personnes qui veulent l’enrichir en y introduisant de la pluralité et de la diversité.

Une réforme est réclamée depuis longtemps pour démocratiser la langue française et la rendre plus accessible à toutes et tous. Nous devons profiter de ce contexte ainsi que des demandes d’inclusivité pour joindre nos efforts et réfléchir à une transformation de cette langue allant dans le sens non seulement d’une simplification mais aussi d’une démasculinisation.

>>> (1) «Parce que le genre masculin est le plus noble, il prévaut tout seul contre deux féminins», cité par Edwige Khazadnar, Le féminin à la française, l’Harmattan, 2002, p.86.

>>> (2) Nicole Dewandre, «Langues et sexes : un autre regard sur la puissance et la différence», in Les pluriels de Barbara Cassin, PH. Büttgen et al., 2014, Ed. Le bord de l’eau, pp.225-232..