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Les colons s'abreuvent de la moelle de l'Etat d'Israël, ils sont un obstacle à la paix, un danger pour la démocratie et le futur même du pays. Tel le Golem, créature de la légende juive...

Ancien membre du Parlement (Knesset) et journaliste

Il y a parmi les légendes juives, celle du Golem, une créature d'argile que le rabbin Judah Loew de Prague a modelée. Il lui a insufflé la vie en déposant, sous sa langue, un écrit sur lequel figurait le nom secret de Dieu.

Le Golem a aidé les juifs à se défendre contre des attaques antisémites, mais un jour, il s'est retourné contre son créateur, semant ruine et destruction, jusqu'au moment où le rabbin a réussi à ôter de sa bouche l'écrit sacré. Le Golem est alors redevenu argile.

Ariel Sharon n'est pas un rabbin, et la Kabbale est dès lors pour lui, un livre fermé. Il n'en a pas moins réussi à créer un Golem: le mouvement des colonies de peuplement dans les territoires occupés.

Il était sûr que la créature le servirait. Les colons lui doivent en effet tout. C'est lui qui les a nourris pendant des dizaines d'années. C'est aussi lui qui a canalisé des fonds publics permettant de les financer. Et c'est lui encore qui s'est mis à leur disposition dans les diverses fonctions publiques qu'il a occupées successivement: ministère de l'Agriculture, de la Défense, des Affaires étrangères, du Logement, de l'Industrie et du Commerce, des Infrastructures, pour terminer comme Premier ministre.(Je me souviens, il y a 25 ans déjà, nous étions, ma femme et moi, en visite chez lui, assis dans la cuisine avec Lilly Sharon, qui nous servait des petits gâteaux. Je me suis aperçu que les dirigeants du mouvement des colons étaient là eux aussi, assis, mais dans la pièce voisine. Et Sharon faisait des allers-retours entre eux et nous, partageant son temps également avec ses deux groupes d'invités. Déjà à l'époque, les colons le traitaient comme leur patron.)

Durant toutes ces années, il prêchait à qui voulait l'entendre, Israéliens ou étrangers, l'évangile des colonies, étalant des cartes (il est toujours muni de cartes) en leur demandant d'agir. Selon lui, il était vital d'installer des colonies de manière à transformer la terre d'Israël - de la Méditerranée au Jourdain - en un Etat juif, de mettre en lambeaux le territoire palestinien et d'empêcher la création d'un Etat palestinien qui ferait obstacle à l'idéal sioniste.

Tel un bulldozer sans freins, Sharon a balayé toute opposition. Il s'est arrangé pour que des dizaines de milliards de dollars soient mis à la disposition des colons (le montant précis est difficile à estimer, parce que tout est caché dans des budgets de provenances différentes). Il a gauchi les lois en leur faveur et a mis à leur disposition les officiers de l'armée. Il y a maintenant un réseau de colonies regroupant quelque 250.000 personnes, mais qui sait leur nombre précis?

Il ne se doutait pas que son slogan «désengagement unilatéral» allait lui aliéner les colons. Il leur avait pourtant fait une proposition éminemment raisonnable inventée par Yossi Beilin, et que Barak a essayé d'appliquer: l'abandon des colonies isolées regroupant quelques dizaines de milliers de colons, en échange de l'incorporation des quelques grands blocs de colonies dans Israël. Ce qui permettait d'ailleurs à Israël de garder la meilleure part de la Cisjordanie...

Mais le Golem a sa propre logique. Il ne veut pas abandonner les petites colonies, d'autant plus que se trouvent là les plus fanatiques. Il comprend aussi qu'abandonner crée un précédent. Arrive à Sharon ce qui est arrivé au rabbin de Prague qui avait sous-estimé son Golem.

Dans la pléthore d'interviews que Sharon a donnés ces derniers jours, il souligne que les colons sont peu nombreux (4 pc de la population d'Israël). Malheureusement, leur nombre reflète mal leur pouvoir. Dans une société démocratique, un groupe très motivé, même s'il est petit, peut avoir une influence énorme.

Sharon a cru pouvoir utiliser le peu de popularité dont les colons jouissent en Israël. Ils sont violents; ils parlent et s'habillent autrement, même leur façon d'être est différente. Le citoyen ordinaire les perçoit comme des adeptes d'une secte bizarre et s'est finalement rendu compte de ce qu'ils coûtaient au budget de l'Etat, alors que l'économie israélienne est au bord de la faillite.

Mais au cours des années, les colons ont créé un appareil important de contrôle et de propagande. Peu à peu, ils ont infiltré l'armée, dans laquelle ils occupent des positions clés autrefois aux mains de kibboutzniks. Leurs médias vont grandissant, alors que la gauche a renoncé aux siens. Ils disposent de fonds importants qui proviennent des caisses de l'Etat, bien sûr, mais aussi des donations faites par les juifs et les chrétiens évangélistes américains.

Mais qu'est-ce qui a pris Sharon de croire que le Likoud allait se prononcer positivement sur son plan? C'est toujours ce qui arrive aux généraux ivres de leurs victoires: arrogance et mépris de l'adversaire. Au faîte de son pouvoir, il a dénigré les colons, et a mal jugé de leur pouvoir.

La plupart des colons sont disciplinés. Comme dans toute secte messianique, ils obéissent à leurs rabbins. La structure de la secte est totalitaire dans tous les sens du terme: une foi inébranlable, une organisation parfaitement huilée, et une discipline de fer.

«Ma tête soutient le plan Sharon, mais mon coeur est avec les colons», aurait dit un membre du Likoud. Et c'est presque normal. Après tout, depuis sa naissance, il s'est entendu répéter que le but ultime est qu'Israël s'établisse sur toute la terre biblique, que les colons sont le sel de la terre, qu'il faut ignorer le reste du monde. Et tout à coup, cet homme, Sharon, arrive, et raconte le contraire?

Deux bonnes nouvelles, cependant. Ceux qui ont participé au référendum et voté contre le plan représentent quelque 2 pc seulement de la population. Et le reste de la population s'est réveillé, réalisant que le Golem était lâché.

C'était écrit, dès le premier jour de la colonisation. Les colons s'abreuvent de la moelle de l'Etat, ils sont un obstacle à la paix, un danger pour la démocratie et le futur même du pays.

Il n'est pas trop tard pour ôter l'écrit de sous la langue du Golem. Mais il est temps.

Traduction de Stéphane et Victor Ginsburgh

P.S. des traducteurs: la Cour des Comptes israélienne vient de découvrir que le ministère du Logement a, durant ces dernières années, affecté quelque 4 millions de dollars à des projets de construction de colonies illégales, dont deux avaient d'ailleurs reçu un ordre de démantèlement (New York Times du 6 mai 2004).

On notera enfin la rencontre proposée par les Halles de Schaerbeek, mercredi prochain, dès 20h30, avec Michel Warschawski, militant israélien pour la paix et contre l'occupation. Webwww.halles.be

© La Libre Belgique 2004