La coalition Vivaldi a reconfirmé la sortie du nucléaire en 2025 dans son rapport sur la formation du gouvernement. A l’appui de cette décision, le gouvernement maintient l’élaboration du mécanisme de rémunération de la capacité (CRM) qui vise à financer de nouvelles centrales à gaz, et dont le coût est estimé à plus de 300 millions d’euros en cas de sortie complète du nucléaire. Pour compenser la hausse de la facture d’électricité due au financement du CRM, la part fédérale sera revue à la baisse, mais le prélèvement dans le budget de l’État sera bien réel. Les augmentations d’émissions de CO2 le seront également.

Pour garantir, toutefois, la sécurité d’approvisionnement du pays, une clause est prévue pour réévaluer la situation en novembre 2021, après la clôture de l’appel à projets dans le cadre du CRM. Cette clause permettrait une prolongation des deux réacteurs nucléaires les plus récents, Doel 4 et Tihange 3, pour une puissance électrique équivalente à 2 GW en cas de menace pour la sécurité d’approvisionnement nationale. Cette décision arriverait, cependant, beaucoup trop tard puisqu’elle ne laisserait qu’un délai de trois ans à l’opérateur pour coordonner les travaux LTO (Long Term Operation) nécessaires à la prolongation des réacteurs. Une décision avant la fin de cette année était nécessaire pour garantir une disponibilité de la production nucléaire pour l’hiver 2025. S’ajoute à cela l’incertitude liée au CRM, dont le fonctionnement n’est toujours pas au point, malgré des années de préparation, et que la Commission européenne a récemment décidé de soumettre à une enquête. L’examen de la Commission pourrait s’étendre jusqu’à 2022, remettre ainsi en question la totalité du CRM, et retarder davantage les éventuels travaux LTO.

Outre les aspects logistiques, la sortie du nucléaire en 2025 pose de véritables questions sur le plan climatique. La consommation électrique annuelle en Belgique est restée plus ou moins stable ces dernières années, tournant autour des 90 TWh. En 2019, la Belgique a produit 93,5 TWh, ce qui a garanti sa sécurité d’approvisionnement et en a donc fait un pays exportateur d’électricité. Selon l’Agence internationale de l’énergie (IEA), 15,7 % de ces 93,5 TWh ont été générés à partir d’énergies renouvelables (hors combustibles), contre 47 % pour le nucléaire. On peut volontiers comparer ces chiffres aux années précédentes, par exemple en 2010, où le nucléaire comptait pour 50,4 % et le renouvelable pour 3,7 % du mix électrique, ou encore en 2015 où le nucléaire et le renouvelable représentaient respectivement 37,4 % et 14,4 %. Au cours de la dernière décennie, la production nucléaire a couvert en moyenne 45 % du mix électrique belge. Les énergies renouvelables, quant à elles, ont montré une forte croissance entre 2010 et 2015, avec une part du mix électrique multipliée par 4, avant de se stabiliser avec une croissance de seulement 10 % entre 2015 et 2019. C’est en partie dû au potentiel renouvelable limité de la Belgique et au nombre décroissant de nouveaux projets. Il semble dès lors difficile de concevoir une augmentation significative de la part renouvelable d’ici à 2025. Une fraction importante de la production nucléaire sera donc bel et bien remplacée par de nouvelles centrales à gaz émettant 40 fois plus de CO2 par kWh que le nucléaire.

Cette analyse tient compte d’une consommation électrique plus ou moins constante dans le temps. Or, dans le rapport des formateurs, le gouvernement indique aussi qu’il entend autoriser à terme uniquement la vente de véhicules « zéro émission ». Ces véhicules, majoritairement électriques, induiront une augmentation conséquente de la consommation électrique sur la prochaine décennie. On peut donc s’interroger sur la provenance d’une partie de cette électricité en cas de sortie du nucléaire. Qu’elle soit produite à partir de gaz naturel ou importée, cela illustre parfaitement le manque de vision au niveau fédéral et l’absurdité de supprimer la source d’électricité bas carbone que représente le nucléaire belge.

La prolongation de plusieurs réacteurs aurait été bénéfique d’un point de vue écologique et économique. Les centrales étant déjà amorties, leur LTO offre des opportunités d’économie de CO2 à moindre coût, et un maintien de l’expertise nucléaire en Belgique. Il n’existe par ailleurs pas de durée de vie prédéterminée pour une centrale nucléaire. Les centrales belges avaient, par exemple, une durée d’exploitation initialement fixée à 40 ans, mais les réacteurs Doel 1, Doel 2 et Tihange 1 auront atteint les 50 ans d’opération en 2025. Les exemples de prolongation sont nombreux, que ce soit aux États-Unis ou même aux Pays-Bas, où la centrale nucléaire de Borssele fonctionnera pendant 60 ans. Le LTO des centrales belges aurait également permis d’accroître les provisions nucléaires réservées au démantèlement et à la gestion des déchets. Ces derniers sont d’ailleurs souvent pointés du doigt alors que des solutions existent, notamment avec le réacteur MYRRHA en développement au SCK CEN, le centre de recherche nucléaire, qui permettrait de réduire significativement la période de stockage et le volume des déchets nucléaires.

Enfin, on entend souvent dire que le nucléaire constitue un frein à l’investissement dans les énergies renouvelables. Or, les deux ne devraient pas être mis en opposition puisque le nucléaire n’est pas financé, contrairement à certaines idées reçues, mais imposé. La taxe nucléaire avait rapporté 549 millions d’euros à l’État en 2012. Cette année encore, le nucléaire rapportera pas moins de 92 millions d’euros. Un montant certes en baisse depuis plusieurs années, mais qui pourrait être réinvesti dans les énergies renouvelables. La sortie du nucléaire belge a été confirmée afin de « donner un élan au passage à une production d’énergie durable » si l’on en croit le rapport de formation du gouvernement. C’est plutôt une difficulté supplémentaire qu’elle crée, et elle illustre une transition énergétique irréfléchie, absurde et bâclée.

Titre de la rédaction : "La transition énergétique bâclée du gouvernement De Croo "
Titre original : "Une transition énergétique bâclée"