Dans le film de Todd Phillips, l’homme clown souffre. Les pieds trop grands pour le carcan d’une pensée dogmatique, il se voit ostracisé, stigmatisé et par-dessus tout, ridiculisé. Et si le Joker parlait de nous ? Une opinion de Quentin de Drée, membre de la conférence Olivaint de Belgique, et étudiant à Louvain-la-Neuve en Relations internationales.

Si le Joker de Todd Phillips apparaît difficilement critiquable sur son plan purement technique, il divise davantage quant à son déroulement scénaristique. Pour certains, ce thriller dramatique serait un éloge de la violence. Mais comment expliquer cette levée de boucliers face à un film à la brutalité presque banale pour un film hollywoodien ?

Le Joker, interprété par l’acteur Joaquin Phoenix, évolue dans une ambiance claustrophobe et nihiliste. Véritable âme à la dérive, cet atome humain déambule dans une ville ravagée par des crises socio-économiques à répétition. Creuset propice aux plus viles passions, Arthur, alias le Joker, bascule peu à peu dans un état psychotique dangereusement mortel… Mais si ces folies meurtrières n’étaient qu’un reflet dystopique de notre société actuelle ? Et si le rire du chaos n’était qu’un ricanement envers une démocratie engluée dans son politiquement correct ? Bref, le Joker serait-il le thermostat d’une société malade ?

Asphyxie quotidienne

L’homme clown souffre. Les pieds trop grands pour le carcan d’une pensée dogmatique, il se voit ostracisé, stigmatisé et par-dessus tout, ridiculisé. Cette sensation d’asphyxie - paroxystique dans le cas du Joker - nous la subissons en réalité chaque jour. Nos quotidiens sont rythmés par cette peur d’être soi, cadencés par cette crainte de choquer, bercés douloureusement par cette appréhension de penser différemment. D’où nous vient ce haut-le-cœur avant l’expression d’une opinion minoritaire ou d’un geste perçu comme provocateur ? La question est légitime et il convient de se la poser.

Un premier élément de réponse vient sans doute de la structuration même de notre système. À l’instar d’un Joker moqué pour ce qu’il est, la "société du spectacle" induit un conformisme autoritaire à quiconque se révélerait ignominieusement réfractaire à une opinion marquée par le label de ce qu’il est "Bon et Bien" de penser. En découle une nécessaire dissonance cognitive pour n’importe quel individu n’adoptant pas ce point de vue.

Quand les valeurs de tolérance, d’ouverture et de liberté individuelle sont claironnées haut et fort dans notre société, nous nous voyons dans le même temps assommés par la chape de plomb du politiquement correct et l’homélie de la bien-pensance. S’en suit - somme toute logique - une double injonction contradictoire déstabilisante et ce, particulièrement pour un individu sensiblement faible et mentalement instable. La société post-moderne exacerbe ainsi le ressentiment d’une fraction qui s’oserait à l’authenticité.

Un double message antithétique

L’image du dissident clownesque trouve dès lors grâce aux yeux des "oubliés" du fait de sa forme archétypale d’un individu qui se voit vidé de sa substance, nié dans sa personnalité et jugé dans sa particularité. Une nouvelle fois, un double message antithétique nous paralyse ; tantôt loué pour nos différences, tantôt déshumanisé si celles-ci ne trouvent écho dans le dogme - à géométrie variable - du politiquement correct.

Cette invraisemblance singulière du monde occidental trouve sa source dans le jaillissement d’un individualisme débridé. Narcisse moderne, l’homme devient tout-puissant. Notre liberté d’expression n’a alors d’autre choix que de graviter autour de la subjectivité individuelle de chacun. Une pensée impie - bien que légitime et rationnelle - est désormais bannie et ce, au nom du fameux "respect à la sensibilité personnelle". Par conséquent, l’audacieux qui s’essayerait à émettre une opinion "discriminatoire" deviendrait immédiatement le plus odieux des criminels. En bon serviteur de l’ordre moral établi, nous vouons aux gémonies l’insolent apostat pour s’être essayé à penser librement. Nous prenons alors malin plaisir, en bon directeur de conscience que nous sommes, à l’admonester avec véhémence pour son impotence. Pour paraphraser Victor Hugo, nous devenons ainsi "nous-même notre aigle et notre précipice". Une fois chasseur, l’autre fois la proie… Progressivement, notre vocabulaire s’aseptise et notre espace public se stérilise. Le nœud gordien se veut tranché : l’homme existera dans une morne indifférence et se devra de courber l’échine aux hydres du politiquement correct. Désert paradoxal qui laisse place à un individu apathique et désabusé au sein d’une démocratie sclérosée.

La nécessaire remise en question

Dans une certaine mesure, le rival de Batman reflète avec brio cet homme. Inexistant dans une société qui ne daigne le comprendre - si ce n’est pour l’injurier ou le ridiculiser - il n’a d’autres perspectives que d’appréhender le monde sous sa tournure profondément absurde et anarchiste. Sa désaffectation pour toute idéologie explique - et non excuse - subtilement cette violence à première vue gratuite et sans limite. Le ricanement cruel et agressif devient ainsi sa seule et unique arme pour se faire entendre car bannir une idée présente dans la société, c’est assurément laisser libre cours aux catharsis les plus dévastatrices… Dès lors, comment s’étonner qu’au fou-rire d’un bienheureux se substitue le cynisme de ceux qui ne croient plus en rien…

Placer dans la fange de l’opprobre les déclassés, les marginaux, les incompris et les contestataires de tout bord équivaut à espérer éteindre un brasier d’hydrocarbures en l’arrosant désespérément d’eau… Réduire au silence les pourfendeurs de la "novlangue", c’est d’abord et avant tout jeter bas le premier cran de sécurité démocratique. La critique subversive - pour le meilleur comme pour le pire - est incontestablement l’un des premiers piliers de la stricte et nécessaire remise en question de toute société. L’évincement de "l’Autre" par le meurtre social, professionnel et sentimental, le tout sous couvert de la défense d’une notion si relative que le Bien, ne peut que conduire à la multiplication tragique des dérives sociopathes tant individuelles que collectives.

Le parallèle avec notre société peut paraître bancal, voire délirant. Pourtant, pouvons-nous réellement nier l’apparition de pathologies mentales toujours plus destructrices et l’émergence toujours plus grande de forces sociales déshéritées de leur liberté d’expression ? Notre surdité face à ces épiphénomènes n’a d’égal que notre manque de discernement. Derrière des faux-semblants utopiques, les dévots du adroitement correct participent - inconsciemment - à ce qu’ils redoutent le plus : le chaos et la violence.

Titre, chapeau et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "Le Joker : ‘Cachez ces pensées que je ne saurais voir’ ou comment l’homélie de la bien-pensance a-t-elle encore frappé ?"

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