Une opinion de Stephen Boucher, de Dreamocracy.

L’économiste libéral Milton Friedman notait en 1982 que "Seule une crise - réelle ou perçue - produit un réel changement. Lorsque cette crise survient, les actions entreprises dépendent des idées qui traînent." La crise du Covid-19 nous révèle deux autres vérités : les changements qui perdureront après cette période de confinement dépendront aussi des idées disponibles, et la survie de celles-ci nécessitera de faire preuve d’une volonté d’airain.

Le coronavirus nous affecte tous individuellement et soulève une quantité d’enjeux sociétaux de tous ordres, sur le rôle de l’Etat dans l’économie, la santé, la sécurité ; sur les valeurs de solidarité ou d’équité entre territoires, pays, métiers et générations ; sur l’éducation des enfants ; sur la pollution urbaine ou encore sur l’efficacité relative des régimes démocratiques par rapport aux régimes autoritaires… Comment se saisir de ce bouleversement le jour d’après, quand le confinement sera levé ? Et ainsi faire en sorte, pour citer Winston Churchill, qu’aucune crise ne soit gâchée ?

Pas sûr que nous ferons preuve de résilience sociale

Est-ce qu’en effet “rien ne sera plus jamais pareil après” ? Va-t-on massivement relocaliser notre production alimentaire, investir résolument dans les secteurs de la santé et de l’éducation, repenser la solidarité entre générations et pays, et enclencher résolument la transition écologique et sociale ? Probablement pas !

On imagine aisément comment les vieilles habitudes reprendront vite le dessus. La crise des subprimes n’a pas transformé le système économique mondial. L'éruption de l'Eyjafjöll en 2010 n’a pas remis en cause notre avidité pour les transports aériens. La solidarité avec les forces de police après les attentats de 2015 ne s’est pas installée durablement. Les bonnes habitudes ont la vie courte et il y a un fossé entre intentions sous le coup de l’émotion et transformation durable.

Pire, certains voient dans cette crise l’occasion de s’attaquer à nos institutions et protections sociales. Naomi Klein prévient ainsi contre le risque d’un “capitalisme coronavirus” : “Il y a treize ans”, explique-t-elle, “j'ai écrit un livre intitulé The Shock Doctrine: The Rise of Disaster Capitalism, qui décrivait une tactique brutale et récurrente des gouvernements de droite. Après un événement choquant - une guerre, un coup d'État, une attaque terroriste, un krach boursier ou une catastrophe naturelle - ils exploitent la désorientation du public, suspendent la démocratie, poussent à travers des politiques de marché libre radicales qui enrichissent le 1% au détriment des pauvres et de la classe moyenne.”

C’est, dénonce-t-elle, ce que ferait ces jours-ci Donald Trump. Tandis que le Premier ministre hongrois Viktor Orbán utilise la pandémie pour accumuler plus de pouvoir en introduisant des mesures d'urgence aux dépens du Parlement. Ce que le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a quant à lui fait la semaine passée.

"Pour que ça ne reparte pas comme avant, il va falloir résister" face aux politiques qui voudront qu’on refasse partir la machine au plus vite, nous prévient le neuropsychiatre Boris Cyrulnik. La promesse de lendemains meilleurs après l’élan de solidarité actuel dépendra de ceux qui aspirent à un changement de société. Nous allons devoir faire preuve de résilience sociale, c’est-à-dire de cette capacité, commune aux individus ou aux collectivités, de rebondir en apprenant de ses expériences.

Or, parmi les idées disponibles pour ce faire, figure en bonne place l’élan récent mais fragile, en faveur d’une démocratie plus “délibérative”. “Les sociétés démocratiques renforcent leur résilience en renforçant l'engagement de leurs citoyens, car c'est le moyen de parvenir à un consensus et de générer de nouvelles idées qui fonctionnent,” déclare ainsi Roger Casale du Europe’s People’s Forum, qui dénonce que les gouvernements de l’UE revoient à la baisse du fait de la situation actuelle leur ambition de consulter les citoyens dans le cadre de la Conférence sur l’avenir de l’Europe, voulue par la Présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen.

Dans le même esprit, la Convention citoyenne sur le climat finira bien certes un jour ses travaux, mais le gouvernement n’aurait-il pas aussi intérêt à remettre sur le métier le lourd dossier de la réforme des retraites en invitant une Convention citoyenne sur le sujet, profitant de la prise de recul que cette période aura permis, aussi peut-être pour l’élargir à la question du soin des aînés ?

Et si toutes les communes, régions et pays d’Europe, citoyens et autorités publiques organisaient des moments délibératifs pour recueillir les enseignements et bonnes idées disponibles qui auront émergé de cette épreuve pour mieux vivre ensemble ?

Vaincre l’immunité au changement

Le souci, c’est que nous sommes tous incroyablement résistants aux transformations pérennes. Même lorsqu’il s’agit d’une question de vie et de mort. “Si les cardiologues”, rapporte le psychologue de Harvard Robert Kagan, “disent à leurs patients cardiaques gravement à risque qu'ils mourront, littéralement, s'ils ne changent pas leur mode de vie, en termes de régime alimentaire, exercice, tabac, etc., il s'avère qu'un patient seulement sur sept fait réellement ces changements.”

Parce que, explique Kagan, nos systèmes de survie individuels et collectifs construisent en permanence toutes sortes de mécanismes “d’immunité au changement” pour nous protéger de nos contradictions et craintes profondes. Car, derrière nos intentions, nous avons tous un intérêt au statu quo, même imparfait. Tel un patient cardiaque qui ne veut pas se voir malade et donc refuse inconsciemment de se soigner.

La délibération collective sera bénéfique pour s’approprier les enseignements individuels et collectifs de cette crise. Plus généralement, toute extension du domaine de la délibération collective serait déjà en soi une forme de résilience positive. Mais celle-ci n’aboutira à des nouvelles pratiques durables que si on en profite pour se poser les vraies questions : pourquoi avons-nous au fond peur de remettre en cause nos systèmes de solidarité, de production et de consommation ? Quels intérêts chacun d’entre nous a-t-il à s’accrocher aux imperfections de nos modes de vie actuels ?

Pour sortir par le haut de cette crise, dès le jour d’après, travaillons à toutes nos immunités, en nous posant les vraies questions.