Une chronique de Carline Taymans, professeure de français à l'Ecole européenne.

Plaisanterie, pour détendre l’atmosphère? Pas seulement. En période d’ennui prolongé, le conseil pourrait prendre un sens nouveau

Le conseil a fusé en boutade, un jour, dans une classe de tout petits (11 ans). Quelques élèves avaient fini leur test avant les autres et, faute de pouvoir sortir leur sacro-saint téléphone de leur poche, s’ennuyaient ouvertement. C’est venu tout seul: “Fais quelque chose, bon sang : lis un livre, révise un cours, dessine une oeuvre d’art”. Puis, pour faire sourire le public: “écris une lettre d’amour”.

Ils ont tous ri, bien sûr, plus surpris que moqueurs. Les destinataires du conseil y compris. A onze ans, on ne rougit pas encore à l’évocation d’un amour juvénile. Tout au plus hausse-t-on les épaules avec dédain. L’un d’eux, soucieux de rassurer encore l’assemblée des copains, a néanmoins tout de suite rétorqué entre ses dents qu’il n’avait pas d’amoureuse, et tous se sont replongés dans leur test. Sans se demander, hélas, s’il fallait à tout prix avoir un(e) amoureux(se) pour pouvoir écrire une lettre d’amour.

Bien sûr, tout le monde comprend d'abord Amour par amour; celui des contes de fées, des comédies romantiques, des grands-parents serrés l’un contre l’autre sur le banc du jardin, des princes qui tournent le dos à l’étiquette, des âmes soeurs qui se trouvent pour ne jamais se quitter, même lorsqu'elles se séparent. L'amour qui absorbe, rend fou, donne des ailes et des picotements dans le ventre. Dans ce cas, il faut en effet être privilégié, et sans doute aussi beaucoup plus grand, pour pouvoir avoir à qui déclarer cette flamme-là.

C’est faire peu de cas, cependant, de l’amour tout court, celui que tout le monde ressent, partage, multiplie, même de manière fugace, pour d’autres personnes de tout âge, toute provenance, toute accointance: un grand-parent, justement, toujours disponible et toujours souriant, un copain du foot, qui passe volontiers la balle pendant le match et partage serviette ou berlingot, après, la voisine d’enfance qui réceptionne les paquets livrés en journée et les rapporte sans attendre, la cousine qu’on ne voit qu’en été, pour des virées dingues, mais qui reste à l’étranger le reste du temps, un artiste particulièrement inspirant, voire même un père, une mère, ou un prof, qui sait...

Revenir à l'essentiel

Ecrire une lettre d’amour, c’est parfois simplement prendre le temps de coucher sur papier des mots de reconnaissance, de tendresse ou de flatterie à l’intention de gens comme ceux-là, et donc revenir à l’essentiel. Une lettre et pas un sms, pour leur accorder, juste pour une fois, des mots patiemment choisis pour leur justesse. Une lettre et pas un post-it, pour qu’ils puissent la garder, s’ils le souhaitent, et la relire quand ils en ont besoin. Une lettre spontanée, sur papier blanc, ligné ou coloré, et même pas corrigée, sans limite ni contrainte, à l’image de son émetteur, pour donner à l’autre un peu de soi.

Et pourquoi pas, donc, à la suite d’un test de connaissances, par nature plutôt stressant, se détendre en se laissant aller à quelques mots de ce genre d’amour-là. Curieusement, le souci de tourner mieux ses phrases et de choisir des mots jolies dominerait l’expression, non?

De test en test, de mois en mois, la boutade, inlassablement répétée, est presque devenue un refrain, entonné par les élèves eux-mêmes dans toutes les classes, même chez les plus grands, les faisant immanquablement sourire. Notamment ceux qui, disposant de trop de temps, s’ennuient. Personne, cependant, jusqu’à présent, n’a avoué avoir jamais suivi le conseil à la lettre. Qui sait?

Puissent-ils tous aujourd’hui, dans cette période génératrice de beaucoup de temps libre, s’en souvenir!

Titre original : "Ecris une lettre d’amour”