Opinions

Une opinion d'André Linard, secrétaire général du CDJ de 2009 à avril 2016.

Bien sûr, le titre est excessif et doit être expliqué. Il exprime un profond énervement devant une certaine idolâtrie de la parole citoyenne, qui serait par nature libre et indépendante, alors que les journalistes, eux, seraient noyés dans le conformisme et la soumission à des intérêts mercantiles qui les dépassent. En réalité, soit on s’exprime en tant que citoyen, soit on pratique le journalisme, ce qui implique un niveau d’exigence différent.

La parole citoyenne est légitime. Elle est même nécessaire et trop faible dans la société qui manque de militantisme, d’expression d’opinions, des gestes posés au nom de valeurs et de principes. Mais cette parole n’a pas besoin de se qualifier de journalistique pour être pertinente. Car faire du journalisme, ce n’est pas seulement s’exprimer, prendre position, commenter, ni même raconter ce qui se passe au coin de sa rue. Ce n’est pas non plus lancer des alertes ou transmettre des documents, toutes démarches qui ont toutes leur importance lorsqu’elles portent sur des sujets d’intérêt général. Il n’y a rien de corporatiste dans ces propos. Le journaliste ne se reconnaît pas à un diplôme, à une carte de presse ou un contrat avec une rédaction. La différence entre les journalistes et les citoyens réside dans la démarche et dans les exigences.

Un citoyen exprime ses opinions, raconte ce qu’il a vu autour de lui, tient un discours militant qui ne lui impose aucune exigence de respect de la vérité. Il évoque les émotions qui lui tiennent à cœur et se veut acteur dans la société. Le journalisme remplit un autre rôle social. Il a pour responsabilité d’être l’intermédiaire entre ce qui se passe, au sens le plus large du terme, et le public. Face à la masse d’informations disponibles, il a pour responsabilité de recouper, de vérifier, de trier, de mettre en perspective, de sélectionner, d’expliquer, d’écarter ce qui ne tient pas la route, d’aider à comprendre au lieu de simplement transmettre… Le journalisme demande des compétences au même titre que n’importe quelle autre activité. Je cuisine chez moi, je ne suis pas pour autant un chef-coq. Etre capable de prendre un médicament quand c’est nécessaire ne fait pas de moi un médecin. Plus la quantité d’informations disponibles est grande, plus le monde a besoin de personnes qui remplissent cette fonction sociale spécifique. Ce n’est pas un pouvoir, c’est une responsabilité. Des citoyens se révèlent excellents dans cette activité, par exemple sur leur blog. Tous les journalistes sont d’ailleurs aussi, en tant qu’individus, des citoyens. Mais dans leur activité, ils s’imposent des règles plus strictes que les citoyens. Un jour une bloggeuse a déclaré dans un colloque que la déontologie, c’est simple : il suffit de ne pas mentir. Grosse erreur, bien entendu : le fondement du travail journalistique est la recherche et le respect de la vérité, une démarche active bien plus exigeante que l’absence de mensonges.

Il fut de bon ton, à un moment donné, de contester le monopole de la bonne information que les journalistes prétendaient - paraît-il - avoir. Acceptons que la critique fût parfois juste. Les progrès technologiques ont alors permis de communiquer en multilatéral. Aujourd’hui, la diffusion d’information partout, par tous et en tous sens force les journalistes à une plus grande rigueur, les confronte à de nombreuses rumeurs à vérifier et les soumet plus largement à la critique. La création d’espaces de réaction ouverts aux internautes sur les sites des médias partait d’une bonne idée : compléter, contester ou améliorer les informations déjà diffusées par les journalistes par des apports du public. Les portes du pseudo journalisme-citoyen s’ouvraient sur une nouvelle voie d’expression. On voit ce que cela donne. A de rares exceptions près, ces forums sont sans intérêt. Leurs contenus appellent souvent à la haine, au racisme, à la violence et certains médias se complaisent à les relayer. Chacun a le droit de s’exprimer mais n’est pas journaliste qui veut.