Président de l'Intergroupe du MR

Il y a quelques jours, dans cette même page, le directeur de l'Atlantis Institute en appelait à un «libéralisme chimiquement pur» et reprochait au Mouvement Réformateur d'avoir osé en affirmer la teneur sociale. L'expression «chimique» est curieuse. Elle semble émaner d'un laboratoire où les êtres humains sont des cobayes plutôt que du terrain concret où les idées et les actes sont confrontés aux réalités et aux contraintes. Elle est pourtant utilisée à dessein, aux fins de faire croire que le libéralisme n'est pas un projet politique mais une doctrine figée, superbe de pureté intrinsèque. Doctrine dont seuls quelques-uns connaîtraient la formule.

Passons sur l'aspect «initiés». Regrettons l'insuffisance d'un raisonnement pour lequel c'est uniquement «l'interventionnisme étatique qui fait fuir les entreprises contraintes à se délocaliser». Par contre, on ne peut laisser croire que puisse se revendiquer du libéralisme un auteur pour qui les demandeurs d'emploi souffrent de ne pas être exploités! Ou pour qui, si les gens bénéficient du minimum vital, ils doivent pouvoir accepter que d'autres possèdent beaucoup plus. A quoi il faut ajouter l'affirmation: «un libéral conséquent chérit l'égalité. Non pas l'égalité économique mais l'égalité de traitement devant la loi». Il ne manquerait plus que cela, ne pas respecter l'égalité devant la loi! Quant à l'égalité voulue par les libéraux, où a-t-il été dit qu'elle ne peut être qu'extérieure au champ économique? Au contraire le libéralisme vise à garantir économiquement et socialement le maximum d'égalité des chances et ce, afin de permettre à chacune et chacun l'exercice réel de ses libertés fondamentales: comment, en effet, être libre si l'on n'a pas les moyens de l'être? Et comment pourrait-il y avoir libéralisme si les gens ne sont pas réellement libres? Refuser qu'il en soit ainsi et poser par principe des discriminations entre les personnes (il faut «préserver jalousement une classe de personnes économiquement favorisées»), discriminations qui réservent la liberté à certains et la refusent aux autres, en l'occurrence les plus pauvres, ce n'est pas être libéral.

Insistons sur le fait que c'est en raison de cette nécessité de garantir socialement l'exercice réel des libertés que le libéralisme est à ce point attentif à l'activité et au développement économiques. C'est parce qu'il s'identifie à la liberté du plus grand nombre que le libéralisme politique est également économique et non l'inverse, à savoir que parce qu'il serait premièrement une théorie économique, il ne devrait s'occuper ni du social, ni du plus grand nombre. Toute forme d'économie planifiée ayant montré ses limites, on comprend, si l'on poursuit le raisonnement, que le libéralisme soit consubstantiel à l'économie de marché. On comprend aussi que celle-ci soit perçue non comme une fin en soi mais comme un outil au service du bien-être et des libertés. Raison pour laquelle le libéralisme, historiquement, est apparu au moment où l'activité économique, par l'industrie et le commerce international, était susceptible de hisser le niveau de vie général d'une société et donc le niveau réel des libertés personnelles.

Affirmer que mettre en avant cette dimension sociale du libéralisme soit une faute qui fasse rejoindre «instantanément la gauche», relève de l'incapacité de penser autrement que via les catégories vieillies de «gauche» et de «droite». Catégories qui, remarquons-le, continuent à fonder le discours socialiste, de même que celui de «classes» utilisé également, je l'ai cité, par notre auteur.

Plusieurs journalistes et éditorialistes ont, depuis la modification de la composition des Exécutifs communautaire et régionaux, tiré à boulets rouges sur le libéralisme social. Certains ont cru dénoncer un concept insuffisamment élaboré, une nouveauté inconsistante voire un oxymore, c'est-à-dire l'assemblage de deux termes contradictoires. Il eût été plus honnête de leur part de prendre en compte les milliers de pages publiées par les réformateurs depuis plus de vingt ans. Ou de signaler qu'au XIXe siècle déjà la «gauche», à travers Max Stirner par exemple (cf. L'Unique et sa propriété), attaquait le libéralisme social. Quant à se limiter à voir dans les deux termes «libéralisme» et «social» une contradiction, c'est méconnaître que la vie d'une société ne s'arrête pas à des catégories abstraites. Il n'y a pas d'un côté l'économique, de l'autre le social, le culturel, le juridique...

Dès lors que tout est lié, un projet politique qui entend préserver la capacité de chacune et chacun à décider de sa vie doit être capable de considérer toute problématique en tous ses aspects. Le libéralisme ne peut donc être identifié à du juridisme («ce sont les normes qui sont les éléments constitutifs du libéralisme») ni à une théorie économique qui serait une sorte de dédoublement du capitalisme - il y a plus d'un siècle que le libéral belge Paul Hymans en a fait la démonstration à la tribune de la Chambre. Le libéralisme est un projet politique voué à la plus difficile des tâches: assurer la vie en commun d'individus libres. Pour ce faire il doit apporter aux problèmes d'existence des solutions qui ne transforment pas les personnes en rouages dépendants mais leur garantissent dignité, autonomie et responsabilité. C'est ce libéralisme-là qui est attaqué aussi bien par la gauche que par la droite. Par la gauche, car la socialisation sur laquelle elle s'appuie, et qui ne fait confiance ni aux individus ni à ce qu'ils entreprennent, ne peut s'opérer qu'au détriment des libertés autonomes; la gauche ne veut donc pas d'un autre type de réponses aux préoccupations sociales, réponses qui seraient empreintes de liberté et de confiance dans les personnes, dans les entreprises qui créent l'emploi... Par la droite, car le libéralisme social, compris au sens de libéralisme authentique, veut la liberté pour tous et pas seulement pour une élite de classe, de culture ou de nationalité.

Le libéralisme est donc bien un projet politique engagé dans un combat social pour des libertés réellement exercées. Combat toujours à reprendre, dont la méthode consiste en réformes démocratiques.

Certes l'auteur de l'appel à la «pasteurisation» du libéralisme acte que celui-ci est synonyme de progrès. Mais il s'empresse de le dénaturer pour en faire l'arme de son allergie sociale : «il ne s'agit pas d'assurer la pérennité économique d'individus ou de familles (...) aucune position sociale n'est définitivement acquise (...) le concept d'acquis social n'a pas de sens.»

Tout au contraire, l'organisation de la société selon le modèle européen est de part en part tissée de libéralisme social ou, pour le dire autrement, de l'authenticité sociale du libéralisme: liberté de conscience, liberté de culte, enseignement public, suffrage universel, système de sécurité sociale, égalité des sexes, accès à la culture...Ce sont là des progrès réalisés au cours des siècles par des hommes et des femmes confiants dans les forces de la liberté. N'en déplaise à d'aucuns, pour le Mouvement Réformateur ces progrès sont des acquis toujours susceptibles d'être renforcés, mais sur lesquels rien ne nous fera revenir.

© La Libre Belgique 2004