Une opinion de Benoit Lannoo, historien de l’Église et consultant en relations inter-religieuses.

Même quand La Libre Belgique – bien informée cependant par son excellent collaborateur-spécialiste des chrétiens d’Orient – reprend une dépêche des agences de presse sur le conflit au Nagorny Karabakh, il est question de "forces arméniennes séparatistes" (LLB du 12 octobre). Du point de vue du droit international, cette allégation peut être défendue, mais d’un point du vue historique et sémantique, elle est totalement aberrante. Le Haut-Karabagh est une région historique arménienne ; à un moment de l’histoire arménienne, elle était même la seule à être restée libre et autonome.

Imaginez-vous qu’on dise des Palestiniens qui se battent pour leur propre État qu’ils sont des "séparatistes" en Cisjordanie, territoire qui appartiendrait à l’État d’Israël ; seuls les partisans de l’annexionisme du gouvernement de Benjamin Netanyahu oseraient s’exprimer dans ces termes. Qui dirait du Taïwan qu’il s’agit d’une "province rebelle de la Chine", sauf le régime communiste à Beijing ? Ces exemples ne sont pas anodins et ils démontrent combien il est important de voir les événements dans leur contexte historique, même si le passé semble parfois dévolu.

Tiridate IV

La région que les arméniens appellent "Artsakh" appartenait déjà au Royaume d’Arménie avant notre ère. De surplus, ce royaume était, dès la conversion de Roi Tiridate IV sous l’inspiration de Grégoire l’Illuminateur en 301, la première nation à adopter le christianisme comme religion d’État. L’Empire romain n’a suivi qu’une décennie plus tard, avec l’Édit de Milan promulgué par l’Empereur Constantin le Grand ; et le christianisme y est devenue religion d’État qu’en 392, sous l’Empereur Théodose. Entretemps, la Perse sassanide avait envahi l’Arménie ainsi que la Géorgie, également déjà chrétienne.

Les souverains sassanides de Perse ont voulu obliger les chrétiens d’Artsakh à se convertir au zoroastrisme, pensant les éloigner définitivement de Byzance par cette conversion. Les notables arméniens s’opposant à cette politique ont perdu la bataille d’Avarayr en mai 451. Mais à cause de ces troubles, les évêques arméniens n’avaient pas pu participer au concile œcuménique de Chalcédoine plus tard cette année et ainsi est née la rupture ecclésiologique et théologique entre l’Église arménienne-apostolique et l’Église universelle (plus tard : catholiques et orthodoxes).

Cette rupture est vite devenue un véritable atout pour les Arméniens. En effet, comme ils n’étaient plus associés au pouvoir byzantin – ni plus tard, après l’apparition de l’islam au Moyen-Orient et dans le Caucase, aux "ar-Rum" (Romains) mentionnés dans le Coran – les Sassanides ont levé l’interdiction de la religion arménienne. Et les souverains empereurs perses et russes après eux ont tous fait la même chose. Ils ont permis aux Arméniens une large autonomie dans leurs terres ancestrales, dont le territoire qu’on dénomme aujourd’hui également comme le Nagorny Karabagh.

Oblast autonome

L’incorporation de ce Haut-Karabagh dans la république de l’Azerbaïdjan créée par les bolchéviques en 1918, est récente. Staline l’a "octroyé" aux Azéris en 1920, malgré les 95 pour cent de sa population arménienne d’alors. Cet octroi a dès lors été fortement contestée par les populations concernées et par l’Arménie, république soviétique avoisinante, dès son origine. C’est la raison pour laquelle Staline déjà en 1923 a doté le Nagorny Karabagh du statut d’un oblast autonome. Avant la chute de l’Union soviétique, l’Azerbaïdjan n’a exercé quasi aucun pouvoir en Artsakh.

Sur son territoire est situé l’un des principaux centres spirituels arméniens, le monastère de Gandzasar - "Montagne du Trésor" - qui remonte au XIIIe siècle, et qui abriterait le chef de Saint Jean-Baptiste décapité, l’une des principales reliques chrétiennes y transférée pendant les Croisades. Non seulement le Haut-Karabagh a des vestiges innombrables de son histoire arménienne plurimillénaire, mais sa population originelle, sa langue, ses coutumes et sa religion s’y sont également maintenue à travers les siècles.

Mais il y d’autres arguments encore pour ne pas décrire la population concernée avec un terme qui incline vers l’illégitimité, tel "séparatisme". Des enjeux géostratégiques et humanitaires majeurs sont inclus dans ce conflit. Ne nous trompons pas : l’Arménie n’a aucun intérêt à faire la guerre. Le petit pays est fragile ; son premier ministre Nicol Pashinyan s’efforce depuis deux ans à démocratiser ses institutions et ses mœurs politiques. L’Azerbaïdjan depuis l’implosion de l’Union soviétique parcontre est une dictature, sous Aliyevs père et fils.

Agression

La prospérité de l’Azerbaïdjan, dont le budget militaire dépasse la totalité du budget arménien, est fondée sur ses ressources naturelles, en particulier sur le pétrole gagné au bord de la Mer Caspienne. Mais l’arrêt des transports internationaux en raison du coronavirus a fait chuter le prix du baril. Par conséquent, l’Azerbaïdjan s’apprête à vivre l’une des pires crises de son histoire. Au lieu de chercher des issues socio-économiques, Bakou préfère recourir à une politique classique de diversion en temps de crise en portant sa rhétorique anti-arménienne jusqu’au paroxysme.

Dans son agression, l’Azerbaïdjan est soutenu par son plus grand allié depuis les années 1920, la Turquie. Le régime à Ankara a toujours contrarié l’Arménie dans tout ce qu’elle était ou faisait, car son existence-même évoque le drame du "Medz Yeghern", le génocide commis par le régime des Jeunes Turcs dès 1915, qui a coûté la vie à 1,5 millions d’Arméniens, 750 000 Assyriens et 500 000 Grecs pontiques. L’extrême droite turque bloque toute reconnaissance de ces faits… et le Président turc Recep Tayyip Erdoğan, affaibli lui aussi, ne veut surtout pas contrarier cette extrême droite.

Selon le mot du Prix Nobel de la Paix Andreï Sacharov, "pour l'Azerbaïdjan, le Karabagh est une affaire d’ambition ; pour l’Arménie, c'est une question de vie ou de mort". Le manque d’attention en Occident pour les réels enjeux de ce conflit n’est pas seulement regrettable, il s’agit d’un aveuglement criminel. Car du côté azerbaïdjanais, à part des minorités ethniques mises en avant mais très réticentes à servir de chair à canon, s’est aussi engagée une kyrielle de mercenaires djihadistes, recrutés et entraînés par la Turquie.

Djihadisme

Qui n’y croit pas, n’a qu’à écouter le message récemment diffusé par la Division Sultan Mourad – un des groupes rebelles les plus redoutés en Syrie, des Turkmènes soutenus et financés par Ankara – qui appelle explicitement à rejoindre l’Azerbaïdjan pour "y combattre les chrétiens". À peine arrivé, les djihadistes y imposent d’ailleurs le hijab à toutes les femmes azéries des villages transfrontaliers, saccagent les magasins qui vendent de l’alcool, pillent les maisons et imposent le nombre réglementaire de prières et d’autres rigueurs d’un islam intégral régi par la charia.

Non, il ne s’agit pas de "séparatisme" au Nagorny Karabagh, il s’agit d’un nouveau front du djihadisme, turcophone cette fois-ci. L’Arménie est le nécessaire miroir pour exister pour ce djihadisme, une altérité totale, et les Arméniens semblent être – mis-à-part peut-être de la République française – les derniers résistants à la Turquie. Celle-ci s’est déjà illustrée sans encombre dans tous les pays alentour : en Irak, Syrie et Libye, en Chypre et en Grèce. Se rend-t-on bien compte à Bruxelles que le réel objectif d’un allié de l’Otan pourrait être la destruction totale de l’Ancien Continent ?