Un témoignage de Laurent Florizoone, professeur.

Lundi 18 mai 2020. Les écoles ont rouvert ce matin. Uniquement pour les élèves de dernière année. Je suis retourné au collège après neuf semaines de confinement, la durée habituelle des grandes vacances d’été. Mais la rentrée se fait avec les mêmes élèves, de la même classe et on les retrouve sans les avoir vraiment quittés, les cours ayant été assurés par ordinateur. Journée étrange à vrai dire. Les mesures d'hygiène sont drastiques au possible: marquage au pochoir sur le trottoir, le long du bâtiment, deux croix, un cercle, deux croix, un cercle ; longs lavabos en inox pour festivals d'été ou camps de réfugiés, installés dans l'entrée et sous le préau, distributeurs de savon, rouleaux de papier pour se sécher les mains ; flux de circulation imposés : accès interdits, sens uniques, sens interdits. On ne risque de se croiser que dans la cour de récréation. Le directeur est là, au milieu du grand jeu de signalétique, celui qu’on organiserait pour des enfants à qui on voudrait enseigner les rudiments du code de la route. Il n’est jamais trop tôt pour apprendre ces choses-là. Quelques collègues aussi, ici et là, par deux ou trois, qui bavardent. Tout le monde s'avance masqué, même au grand air. J’ai presque honte d’avoir la bouche découverte. Je comptais attendre de pénétrer en classe pour mettre mon masque. Chaque professeur s’est vu attribuer une table isolée dans un réfectoire converti en salle des professeurs coronavirale. Un masque m’y attend.

Nous sommes conditionnés

Je rencontre ma première classe, ne vois aucun visage complet. Obéissance exemplaire, du jamais vu. Seul Seppe est debout à mon entrée, mais contre son banc, dans sa bulle, à distance réglementaire de Klaas. Personne ne songe à toucher un ami à l’épaule ni à franchir le périmètre d’isolement de quelqu’un d’autre (nous avons tort de franciser les yeux fermés le social distancing anglais. L’Académie française rappelle d’ailleurs que la sociologie connaît déjà la distanciation sociale. Elle désignait naguère la réticence ou le refus de se mêler à d’autres classes sociales. Sous sa forme la plus récente, elle nous détache des autres quels qu’ils soient, infecteurs potentiels, et, autrement plus grave, l’homme étant une créature sociale, elle nous détache de nous-mêmes). Après neuf semaines de confinement, nous sommes parfaitement conditionnés. Les réflexes de salutation habituels sont à présent bien atrophiés. Cela a quelque chose d'effrayant à vrai dire et malgré le soleil radieux on n'est pas tout à fait détendu. On a beau sourire, une part de nous-mêmes reste grave. La fin de la récréation a sonné, diraient les journalistes. Le nouvel horaire au collège ne prévoit d’ailleurs aucune récréation, histoire de limiter les tentations, de rassurer les parents peut-être. Le monde a perdu sa légèreté, on lui a volé son insouciance. Et vraiment, le plus frappant, ce sont les élèves. La plupart, certes, sont contents de revenir au collège. "Pourquoi ?", demandé-je à Sarah. "Parce que je vois de nouveau Julie". Et cette franche déclaration d’amitié fait fondre Julie dans un large sourire qu’on devine au plissement de ses yeux – j’apprends à compléter les visages. Stijn a l’air soucieux. Il a l'impression que les cours à distance sont plus efficaces et aimerait mieux rester chez lui.

La docilité des élèves me met mal à l’aise

Le visage à moitié mangé par l'écran de tissu, les élèves sont loin. Moi aussi je suis loin, derrière mon masque. Je dois sans cesse répéter ce que je viens de dire, car ma voix, c'est du coton, elle s’étouffe dans le tissu. Et quand je mets mes lunettes pour lire mes notes, leur face intérieure se couvre immédiatement de buée. À un moment donné, je n’y tiens plus et baisse mon masque. J’ai besoin d’air. Mais Léonie et Kato ne sont qu’à deux mètres de moi. Qui sait si elles ne rapporteront pas mon infraction à leurs parents malgré la sympathie qu’elles ont pour leur professeur ? Je me surprends à relever bientôt mon masque et en renouer les cordons. On ne sait jamais. D’ailleurs, j'ai beau faire de mon mieux et mettre de la bonne humeur, plaisanter un peu, l'atmosphère est lourde. Les élèves ont pris des couleurs au soleil de leur jardin, mais ils sont sages comme des images. Leur docilité me met mal à l’aise, elle m’inquiète pour eux et pour moi. Pas de bavardages, pas de portable sur les genoux, rien, pas le moindre délit. On dirait qu’ils se méfient de la vie. Il y a quelque chose qui cloche. Sommes-nous mûrs pour une tyrannie sans tyran ?

Titre de la rédaction. Titre original : "Le masque de la tyrannie"