Un texte de François le Hodey, éditeur de La Libre Belgique et CEO d'IPM Group.

Tous sont frappés, mais tous ne sont pas frappés avec la même intensité.

De quoi l’économie a-t-elle le plus besoin pour traverser la crise sanitaire encore dans nos murs pour des mois, et pour stimuler une relance ?

Avant tous les grands plans d’investissement qui auraient pour objectif de réorienter notre modèle vers une économie plus durable, la priorité est de soutenir à bras-le-corps toutes les victimes économiques et sociales de cette crise.

Tous ces indépendants, toutes ces PME, toutes ces entreprises, tous ces travailleurs qui jusqu’en mars dernier avaient leur place dans l’économie, produisaient, distribuaient, rendaient des services, pourquoi ne sont-ils pas considérés comme essentiels à une reprise économique ?

Éviter l’effet domino des faillites

En mars dernier, l’appareil productif, de services et de distribution, a été brutalement mis au ralenti, si pas à l’arrêt pour certains, pas parce que ces acteurs n’étaient pas utiles pour servir la demande, mais parce que le virus a imposé sa loi du confinement.

Et dès que la vie pourra reprendre son cours normal, l’économie repartira, les consommateurs voudront acquérir des biens et des services, et ce d’autant plus qu’ils auront accumulé une sur-épargne forcée ; quant aux entreprises, elles reprendront leurs investissements pour rattraper ces mois de retard dans leurs projets de productivité et de modernisation. La question critique sera de savoir si ceux qui fournissent ces biens et services seront toujours là !

Car, en effet, le risque est qu’en l’absence d’une politique de soutien d’envergure des pouvoirs publics un grand nombre de ces acteurs économiques fragilisés auront disparu, ou réduit leur capacité via des licenciements. Il y aura alors un choc entre l’offre et la demande, les prix augmenteront, il y aura un effet domino des faillites, du chômage en masse, et la reprise sera freinée. Certains secteurs pourraient même ne pas se relever, comme dans la culture, laissant des vides dans le maillage de ce qui fait une société.

Un télescopage des priorités

C’est là que l’on voit la convergence entre les valeurs de solidarité et d’équité, et celles d’efficience des politiques économiques.

Nous ne sommes pas dans une situation de post-crise qui aurait détruit les infrastructures et l’appareil productif comme à la suite d’une guerre, où il faut tout reconstruire et où un plan Marshall trouverait son utilité.

Le virus n’a pas détruit l’appareil productif, c’est pire, c’est nous qui sommes en train de le laisser mourir par absence de politique volontariste pour être aux côtés de ces victimes afin de les aider à passer le cap, d’avoir la trésorerie nécessaire pour conserver leurs talents, d’utiliser intelligemment le temps de ce ralentissement pour investir dans les formations, dans les technologies, et dans des projets d’innovation.

Il y a une sorte de télescopage des priorités, la crise a fait naître un désir d’accélération de changement vers une économie plus durable, elle a créé un momentum permettant de convaincre les grands argentiers européens de mobiliser des ressources exceptionnelles pour des projets de réorientation de l’économie.

En soi, ce sont de belles idées, mais elles ont occulté le plus important, la préservation de tous ces pans de notre économie, fragilisés, en risque de faillite, de pertes de talents, de dépressions.

L’immense attente des forces vives

L’État fédéral, les Régions et les Communautés doivent mettre en place d’urgence un plan majeur de soutien aux indépendants et entreprises les plus frappés par la crise, en prévoyant des mécanismes d’indemnisation d’une partie des marges perdues, d’apport de trésorerie remboursable sur un temps suffisamment long pour que les cash-flows futurs puissent subvenir aux remboursements, et des subventions exceptionnelles pour stimuler un usage intelligent du temps disponible.

Il y a un gisement considérable de transformation en changeant notre regard sur cette période ; plutôt que de payer les gens à ne rien faire via le chômage économique, plutôt que de laisser dans le désespoir ces indépendants et entreprises les plus frappés, allouons les moyens pour que soit mis à profit ce temps disponible à nous former, à réfléchir au futur, à préparer la reprise, à imaginer des projets d’innovation dans les technologies et la durabilité.

Les entreprises sont des corps sociaux exceptionnellement efficaces pour sortir les gens de leur isolement, et pour mettre en mouvement les équipes, même en télétravaillant, grâce aux outils de conférence vidéo et d’organisation du travail en réseau tels Slack, Teams et autres.

Si certains grands programmes centralisés peuvent avoir leur utilité, tout en pesant les risques de gaspiller des moyens rares et la lenteur de leur mise en œuvre, que les décideurs politiques prennent conscience de l’immense attente de toutes ces forces vives de la société économique, culturelle, de la santé, des services aux personnes… qu’il faut sortir de l’asphyxie des trésoreries exsangues, des situations d’inaction prostrée à domicile, pour les mettre en mouvement.

Ceux qui pensent qu’une crise est l’occasion d’assainir une économie, je les invite à imaginer ce que c’est de gérer une profession libérale, un commerce, une entreprise, lorsque l’on perd 30 à 90 % de son chiffre d’affaires. Ce n’est pas un assainissement, c’est un raz de marée, personne ne peut survivre à une telle violence.

Ce texte n’est pas motivé par des difficultés que rencontreraient les entreprises du groupe que je dirige, nous avons la chance d’être résilients dans cette terrible crise, il est motivé par une profonde conviction que nous sommes en train de passer à côté d’une valeur essentielle, la solidarité, et que nous ratons complètement notre capacité collective de mobilisation des acteurs existants, qui font la diversité, l’énergie entrepreneuriale, la force de travail, la capacité d’innovation, de notre tissu économique et social.

Le monde politique et les leaders d’opinion seront jugés à l’aune de notre capacité à mobiliser ces forces vives pour réussir à sortir tous ensemble de cette immense épreuve. On a déjà perdu trop de temps !