Une opinion de Jean-Sébastien Philippart, philosophe. 

Depuis plus d’un an, dans une civilisation où l’on se gargarise du grand mot de "démocratie", aucune, absolument aucune assemblée délibérative, impliquant à la fois les premiers de corvée, les petits indépendants, le monde associatif, culturel, syndical, etc., n’ait été organisée est inouï. Au contraire : l’avant-projet de loi "Pandémie" (court-circuitant l’avis du Conseil d’Etat) entend valider le dispositif mobilisé jusqu’à présent. Nous y décelons, de la part du personnel politique, un ressentiment quasi essentiel à l’égard du politique.

C’est satisfaite d’elle-même que la doxa prononce sa sentence : celles et ceux qui, en se rassemblant, n’ont pas respecté les mesures sanitaires, font preuve d’égoïsme. Lequel est l’expression de nos sociétés individualistes.

La doxa prétendra même à l’analyse. Forte d’un égalitarisme galopant depuis les années 60 et adossé au consumérisme, la jeunesse, comme le montre un système scolaire exsangue, est devenue insensible à toute autorité. Pour les nouvelles générations allergiques à la discipline, poursuit la doxa, tout doit pouvoir ainsi se négocier. Dès lors, si ces générations imbibées de relativisme ne veulent pas entendre raison, les forces de l’ordre se chargeront du rappel à la loi.

Il est d’abord étrange de taxer d’égoïsme des individus en quête de convivialité. Mais, plus profondément, ce qui anime la doxa en question n’est rien d’autre que ce que le philosophe Jacques Rancière appelle "la haine de la démocratie"(1) (aussi ancienne que le mot lui-même). Mais qu’est-ce que la démocratie pour commencer ?

Le sens démocratique

Aux yeux de la doxa, la démocratie se réduit à un fonctionnement institutionnel (séparation formelle des pouvoirs) monnayé par le rituel des élections (dont la crédibilité confine à celle d’un folklore : plus grand monde n’y croit). Pour la réflexion, il en va autrement.

Toute société doit conjurer la menace de puissances au mieux autoritaires, au pire totalitaires. L’avènement démocratique consiste précisément à briser le pouvoir en le partageant. Il devient en principe l’affaire de toutes et tous. Cette distribution horizontale implique dans le même temps une certaine verticalité, celle du Tiers ou du Droit sur lequel se fonde la reconnaissance sensible de l’égalité (l’isonomia des Grecs). La verticalité du Droit ne renferme pas de fait un corpus d’ores et déjà achevé : au contraire, il se pense et se repense au fil des débats.

Pour le dire maintenant à la manière du philosophe Miguel Abensour (2), le champ démocratique constitue un ensemble indéterminé de mouvements qui se font contre l’État. Il faut toutefois souligner l’ambiguïté de l’adverbe "contre". Les mouvements démocratiques se battent contre la tendance étatique à s’instituer comme représentant ou détenteur de la "Vérité" de la société. D’un autre côté, les mouvements démocratiques, anarchiques dans leur essence (ce qui ne veut absolument pas dire irréfléchis), peuvent s’appuyer sur leurs cristallisations institutionnelles pour gagner en perspective.

Lorsque les mouvements démocratiques s’effacent, alors l’État décroche en s’enivrant de sa propre puissance. Dans cette ivresse, l’État s’imagine illusoirement occuper une position surplombante qui survolerait la société. Les agents d’une telle illusion prennent trois figures : le représentant du Pouvoir (les décideurs seuls à décider), le représentant du Savoir (les experts de toutes sortes) et le représentant du Discours (les porte-parole du langage officiel). Les conflits possibles entre ces trois types de représentation ainsi que la division institutionnelle (la séparation des pouvoirs réduite cependant par la diminution du Droit) (3) retiennent l’ivresse étatique de verser dans un pur déchaînement des puissances, qui signerait la destruction de l’État lui-même.

On notera au passage que le terme de « représentation » disqualifie de lui-même ce qu’il est censé représenter. Si nous devons être représentés, c’est que nous ne sommes pas politiquement présentables.

La Pédagogie étatique contre la démocratie

Il faut ici comprendre que l’effacement de la vitalité politique au profit de l’autoritarisme n’est pas la conséquence d’on ne sait quel individualisme. Car il faudrait encore expliquer celui-ci. En réalité, l’autoritarisme tire logiquement sa motivation de la haine de la démocratie. Mais une haine, telle est sa perversion, qui ne dit pas son nom.

C’est que, par principe, les mouvements démocratiques interdisent les puissances étatiques de jouir pleinement de leurs privilèges de représentants. D’où un discours du ressentiment visant directement la multitude ou le nombre. Une sévère infantilisation de la multitude que trahit la Pédagogie interminable des sachants au pouvoir. (Comment pourrait-on oublier que les agents de l’État ont été jusqu’à nous expliquer de quelle manière gérer le problème de l’occupation des toilettes lors du réveillon de Noël ?) Et si l’indiscipline est trop importante, la répression s’en trouvera justifiée.

L’emploi des mots par la Pédagogie d’État est capital. Dans une société où les porte-parole entretiennent l’illusion que les mots ne seraient que des outils de communication, on oublie très facilement qu’ils façonnent littéralement notre rapport au monde, aux autres et à soi-même. Or c’est tout un lexique martial que nous avons assimilé sans nous en rendre compte : "gestes barrières", "couvre-feu", "passeport", "essentiel/non essentiel", "interdiction de manifester"... Dans un univers taillé par un tel lexique, on peut fusiller du regard celles et ceux qui se "relâchent", comme si ils/elles, en plein effort de guerre, se rendaient coupables de désertion. Et d’attendre qu’ils/elles « payent » leur trahison.

L’intelligence révoquée

En d’autres termes, alors que l’ampleur de la crise "sanitaire" (qui aurait dû se définir en termes socio-économiques et pas uniquement biologiques, puisque tout le monde n’est pas voué à la maladie et que la crise met en cause la "rationalisation" utilitariste des soins de santé) (4), requerrait plus que jamais de l’intelligence collective, c’est une toute petite minorité qui s’est définitivement imposée et a imposé ses conditions en relayant sa peur. Nous mesurons là l’étendue du mépris et de la méfiance des agents étatiques à l’égard de la multitude. Car l’intelligence n’est pas quelque chose qui s’acquiert mais une faculté qui se provoque. C’est parce que les autorités croient en nous, c’est-à-dire supposent que toutes et tous peuvent prendre part au pouvoir et aux décisions, sans compétences particulières, que peut se produire de l’intelligence collective.

Au lieu de cela, l’inconsidération, par le biais de mesures et sanctions disciplinaires, a produit le désastre socio-économique, psychique et culturel que l’on sait. Car, c’est bien au nom d’une foi démocratique, que nous osons affirmer que les choses se seraient passées autrement, si on avait fait confiance aux citoyens en privilégiant, sans dénier son rôle à l’État, l’autogestion et les initiatives locales. C’est-à-dire en œuvrant ensemble autour de la reconnaissance des communs plutôt que de subir la violence étatique qui croit distinguer entre "essentiel" et "inessentiel" (pensons, par exemple, au monde de la culture jugé "inessentiel"). La réserve d’intelligence, la part pas totalement épuisée, se consacre alors à travailler dans l’ombre ou au sabotage.

Le succès de la médiocrité

Nous rejoignons ainsi Rancière lorsqu’il formule de manière lapidaire l’esprit ou plutôt le manque d’esprit de l’"intelligentsia" politique : "il n’y a qu’une seule démocratie, celle qui réprime la catastrophe de la civilisation démocratique" (5). En l’absence de régulation et de normalisation des comportements, ceux-ci éclateraient dans la barbarie d’une jouissance sans entrave. C’est pourquoi notre "intelligentsia" a contemplé, avec toute la bonhommie du besoin d’exotisme, des sociétés asiatiques sous contrôle (malgré le virus), où le tout vaudrait plus que les parties.

Dans ce climat antidémocratique, la doxa devait donc inverser la cause et l’effet : certaines populations inadaptées entraveraient le bon déroulement du processus. Mais l’irresponsabilité ne provient pas de « relâchements » concourant à la catastrophe : la violence initiale est, avant tout, celle de l’étouffoir des mouvements (dans tous les sens du terme) démocratiques, de l’intimidation, la culpabilisation et la surveillance institutionnalisées. C’est une telle violence qui provoque d’autres formes de violence ou le repli des individus au sein de l’individualisme.

La doxa qui apprécie particulièrement l’ordre maintiendra l’inversion de la cause et l’effet. La haine de la démocratie, c’est également la défaite de la pensée.

(1) Jacques Rancière, La haine de la démocratie, Paris, La Fabrique, 2005, 112 p.

(2) Cf. Miguel Abensour, La démocratie contre l’État, Marx et le moment machiavélien, Paris, Éditions du Félin, 2012, 604 p.

(3) En mars 2021, le Tribunal de première instance de Bruxelles jugeait que les mesures prises par l’État n’étaient pas légalement fondées.

(4) Cf. le texte impeccable de Barbara Stiegler, De la démocratie en Pandémie, Paris, Gallimard, 2021, 64 p.

(5) J. Rancière, Op. cit., p. 10.