Une opinion de Sébastien Boussois, chercheur en sciences politiques au CECID (ULB) et auteur de « Daech la suite » (éditions de l’Aube, 2019)

Non une fois encore : Daech n’est pas mort avec la chute de Raqqa et celle de Baghouz entre 2017 et 2019. Au contraire de certains vendeurs de rêve qui tendent pour diverses raisons à vouloir rassurer le monde, l’idéologie djihadiste "made in Daech" semble même en expansion depuis que la concentration territoriale a cédé le pas en expansion déterritorialisée et dématérialisée.

En quelque sorte, l’adaptation d’un célèbre adage s’apparenterait sans apologie assez bien à "Daech est mort vive Daech". Aujourd’hui, près d’une quarantaine de pays dans le monde se revendique de l’héritage de Daech et y a développé une franchise. Le rapport du Conseil de Sécurité des Nations Unies du 15 juillet 2019 (1) évaluait le nombre d’individus encore en circulation et défendant les valeurs de feu l’Etat islamique à 30 000 redispatchés un peu partout sur les différents terrains de djihad et ses ressources entre 50 et 300 millions de dollars en cash ou cachés sur des comptes de proches de combattants.

Et avec de tels moyens encore présents, les groupes savent s’adapter, disparaître, réapparaitre. Ils sont caméléons rendant leur élimination encore plus complexe. Mokhtar Benmokhtar, ancien chef historique d’AQMI, est un des exemples les plus frappants de passage de leader d’Al-Qaïda à leader d’une branche de l’État islamique. Fondateur d’Al-Mourabitoun, qui signifie "la sentinelle", Benmokhtar prête allégeance à Daech en mai 2015 et sera reconnu seulement en octobre 2016. Ciel menaçant sur le Niger et le Mali, Al-Mourabitoun constitue un grave danger pour la sécurité régionale, en complément de Boko Haram, avec qui le lien n’est pas tendu. Après l’allégeance en 2015, Benmokhtar va mener un nombre d’attentats sanglants impressionnants et qui ont eu un fort retentissement mondial : attaque de l’hôtel Radisson à Bamako en novembre 2015 (22 morts) ; attaque de l’Hôtel Splendid à Ouagadougou au Burkina Faso (30 morts) le 15 janvier 2016, et qui sera le pire attentat que le pays ait connu alors que l’armée française est sur place ; et enfin l’attaque en Côte d’Ivoire, en mars 2016, de la plage du Grand Bassam, très fréquentée par les touristes internationaux, et qui fit 19 morts. Devant un tel succès, il ne restait plus à Daech qu’à adouber son nouveau poulain ressuscité x fois depuis l’Afghanistan.

Un lieu de toutes les convoitises et de tous les trafics

Non reconnu par la maison-mère, Daech en Somalie a fait son lit d’années de guerre et de tensions dans la région. La situation stratégique du pays sur la Corne de l’Afrique entre le golfe d’Aden et l’océan Indien, en fait un lieu de toutes les convoitises et de tous les trafics. L’histoire de la déstabilisation du pays est ancienne. En 1993 déjà, deux ans après le début de la guerre civile, les Américains avaient essuyé un revers. En effet, l’opération américaine qui eut lieu à Mogadiscio pour tenter d’arrêter des proches de chefs de guerre somaliens se solda non seulement par un échec des Yankees, mais également par un traumatisme national puisque plusieurs soldats américains y avaient été tués. L’adaptation en 2001 au cinéma, par Ridley Scott, de La Chute du Faucon noir, retraçant l’aventure d’un groupe de GI’s dont l’hélicoptère avait été touché et s’était écrasé en plein Mogadiscio, est restée célèbre à Hollywood.

Cette terre est laissée à la solde de factions et de groupes djihadistes de tout genre depuis 1991, à commencer par les shababs affiliés à Al-Qaïda qui font la loi, leur loi. L’État somalien est l’exemple type de l’État failli, incapable de venir à bout de ces groupes qui agissent comme de véritables seigneurs de guerre. Avec l’arrivée de Daech en octobre 2015, et l’équivalent initial de 100 à 200 hommes qui ont fait défection à Al-Qaïda et ont rallié IS, le pays a connu de nouveaux attentats suicides. C’est à nouveau une rivalité de groupes qui sème la mort. Un temps affaibli et chassé par les troupes de l’Union africaine ainsi que par l’armée somalienne, le groupe Al-Shabab affilié à Al-Qaïda est revenu en force en octobre 2016 en s’emparant de la ville de Goofgaduud, à 250 kilomètres de Mogadiscio. Le premier attentat à avoir été revendiqué par Daech-Somalie eut lieu en mai 2017 à Bossasso, ville côtière du nord du pays. Bilan : cinq morts.

Les cibles idéales de Daech et ce qui suivra sont les terres habituelles de djihad de l’Afghanistan en passant par l’Irak, la Libye et le Sahel, sont ces fameux Etats faillis ou anciens Etats voyous ("rogue states"). Jusque-là la menace était très fortement située du côté de l’Afrique de l’Ouest et plus timidement à l’Est. Désormais, il faut compter sur un nouvel Etat faible ébranlé par la menace islamiste en Afrique de l’Est : le Mozambique. Pourquoi ? Car l’Afrique est une proie riche et facile, le pays situé stratégiquement sur l’Océan indien, mais aussi un pays riche de terres rares contrairement à tant qui sont rares de terres riches ; et surtout de gaz, et des structures administratives et bureaucratiques fragiles avec un Etat peu armé face à Daech. Un terrain classique pour attirer les djihadistes en quête de nouveaux horizons. Le 6 juillet 2019, sept personnes dont un policier avaient été tuées au nord du Mozambique, lors d’une attaque revendiquée pour la première fois par l’Etat islamique. La franchise "Daech-Mozambique" était née. Mais l’insurrection islamiste sanglante dure depuis 2017 dans le nord du pays musulman et l’armée ne parvient plus à contenir la menace depuis. Ces soldats du Califat, tels qu’ils s’appellent, ont tué plus de 200 personnes depuis et sont extrêmement bien armés. On comprend le danger que court plus globalement l’Afrique désormais, tout comme l’Asie d’ailleurs, maintenant que la menace d’un E.I s’est mutée par découpage cellulaire en des dizaines de mini-Califats. Ce virus, c’est ce que nous pourrions appeler le "big bang djihadiste" (2) maintenant que l’atome central a été fissuré depuis la terre de Sham. Les courants islamistes s’adaptent et sont très pragmatiques : un jour Al Qaida, le lendemain ISIS. Et demain puis après demain ? Rien n’est venu à bout de l’hydre djihadiste depuis quarante ans. Au contraire, l’idéologie n’a eu de cesse d’être en expansion et la version mozambicaine n’est que l’avatar d’une nébuleuse glocale. Quel sera le prochain domino ?

1 https://undocs.org/fr/S/2019/570

2 https://cdradical.hypotheses.org/649